EXTRAIT DU MAG – La génodique, entre biologie et mélodie, est une discipline fondée sur l’observation des effets de certaines musiques sur la croissance des plantes. Des laboratoires de l’université de Cergy-Pontoise aux parcelles de vigne du Vouvray (Indre-et-Loire), nous avons rencontré celles et ceux qui, aujourd’hui, font vivre cette pratique étonnante et pleine de mystères.

Pedro Ferrandiz et Vincent Bargoin nous accueillent dans les anciens bâtiments de l’École polytechnique à Paris-Saclay, dont un local est attribué par le ministère de la Recherche à leur association de chercheurs indépendants. Respectivement ingénieur en agroalimentaire et biologiste, ces deux amis se sont rencontrés autour des recherches du physicien Joël Sternheimer. « Les travaux de Joël ont prouvé qu’au sein des cellules, les protéines communiquent par la musique, nous explique Vincent Bargoin. Beaucoup de séquences de protéodies sont d’ailleurs très belles mélodiquement et harmoniquement ! »

Protéodie ? Ce mot-valise, composé de protéine et mélodie, est au cœur de la génodique. Les protéines, molécules présentes dans toutes les cellules du vivant, émettraient des ondes lors de leur synthèse. Joël Sternheimer, aussi musicien sous le pseudonyme d’Evariste, a l’idée dans les années 70 de transposer les fréquences des protéines en séquences musicales. Diffusées opportunément aux plantes, les protéodies permettraient de stimuler, ou au contraire d’inhiber, la fonction des protéines. Le musicien-chercheur s’appuie sur une communauté de physiciens, d’informaticiens, de biologistes, de mathématiciens, de musiciens etc. pour développer ce concept, pas toujours pris au sérieux dans la communauté scientifique. Des tests sont réalisés dès 1991 sur des pieds de tomates par Pedro Ferrandiz, pour tenter de stimuler la floraison, ou encore de rendre les pieds plus résistants à la sécheresse. Des essais prometteurs, mais trop confidentiels pour attirer l’attention.

Au début des années 2000, l’opportunité se présente de lier leur recherche à une application concrète, grâce à un champignon bien répandu dans les vignes françaises : l’esca. Une des plus vieilles maladies de la vigne, dont l’unique traitement à base d’arsenic est interdit en France depuis 2001. Le besoin de méthodes alternatives face au développement de la maladie, couplé à des viticulteurs volontaires, incite les chercheurs à mettre au point un procédé génodique de lutte contre l’esca.

Des vignes en souffrance et vite à l’écoute

Averti de cette opportunité, Joël Sternheimer collabore avec un spécialiste de la vigne, Raffaele Tabacchi, pour comprendre la relation entre celle-ci et le champignon. Il est décidé de créer une séquence protéodique qui ralentisse la croissance du champignon et stimule la résistance des pieds de vigne. Mais selon Pedro Ferrandiz, « il est difficile de convaincre vu la particularité du procédé ». Lui et Joël créent alors Genodics en 2008, avec l’aide de l’ingénieur Michel Duhamel. « Notre finalité n’était pas de faire du commerce, mais de montrer l’actualité du procédé sur le terrain, estime Pedro Ferrandiz. Qu’il est possible de résoudre un problème avec la diffusion de musiques, montrer la réalité du concept tout en répondant aux problématiques des agriculteurs. »

Avec 150 agriculteurs/clients, 1000 hectares de parcelles couvertes, cinq employés et des comptes à l’équilibre, Genodics a pour ambition « d’étudier et de communiquer sur le sujet ». Mais l’apparente réussite du projet tient avant tout à l’observation empirique du procédé – soit l’accumulation de données et de connaissances à son sujet. On compte désormais une quarantaine d’applications, des vignes donc, aux concombres, kiwis, pêches, carottes ou oignons, chaque espèce utilisant la protéodie qui correspond à sa croissance ou à une résistance particulière. Reste à convaincre les agriculteurs d’expérimenter les boîtiers qui diffusent les fameuses séquences musicales.

Alexandre Montmousseau, viticulteur dans le Vouvray, près de Tours, s’est laissé prendre au jeu : « Un jour, un collègue de Pedro à Genodics est entré dans ma cour en demandant si j’avais deux heures pour l’écouter, à propos de musique pour lutter contre les champignons. » Nous le rencontrons au Clos le Vigneau, parcelle de six hectares où environ 50 000 ceps écoutent quotidiennement les séquences musicales qui « jouent à la fois sur le champignon et sur la vigne, pour rendre l’agresseur inopérant et l’agressé plus résistant ».

Deux boîtiers carrés blancs, alimentés par une batterie solaire, émettent à une demi-heure d’intervalle une étrange mélodie. Jouée avec des sons de piano numériques, ces successions de notes semblent aléatoires, mais sont plutôt harmonieuses. Quatre fois par jour, à 8h, 12h, 16h et 20h, les champs bien calmes d’Alexandre Montmousseau voient leur tranquillité perturbée par ces notes, sensées influencer les protéines actives dans l’organisme des vignes et leurs champignons.

Le viticulteur en est à sa 35eme vinification, sur un vignoble fondé par son grand-père il y a presque un siècle. Ses terres, de par leur situation, sont particulièrement sensibles à l’esca. Une perte de 5 à 7 % de ses ceps chaque année, qui l’a incité à tenter la génodique. Lui qui avait déjà cessé les insecticides, a installé son premier haut-parleur en 2012, tout en convertissant progressivement sa parcelle en agriculture biologique. « Aujourd’hui, les agronomes disent que la première étape de la lutte conte l’esca, c’est l’occupation du terrain, rendre les sols vivants, développer la diversité », explique Alexandre en nous montrant les couverts végétaux disposés au sol au niveau des pieds de vigne.

Un ensemble de bonnes pratiques qui font la différence : « Dès la première année nous avons eu des raisins plus expressifs, avec plus de caractère. » Mais qu’en est-il de l’efficacité des protéodies diffusées face à l’esca ? Pour le viticulteur : « Le concept reste à prouver, mais quelque chose se passe, c’est sûr. La réponse est probablement à la frontière de différents itinéraires. La génodique est une réponse, l’agronomie est une réponse, la biodynamie est une réponse, et les combinaisons sont infinies. »

Les chiffres publiés par Genodics font état d’une baisse de mortalité des pieds atteins par l’Esca de 60 % en moyenne entre 2008 et 2015. Des chiffres similaires à ceux observés sur l’exploitation d’Alexandre Montmousseau, qui laissent présager à moyen terme l’efficacité du procédé contre la maladie. Mais d’un point de vue scientifique, ces chiffres ne signifient pas grand-chose, et nécessitent une mise en perspective bien plus importante pour espérer la publication scientifique que Joël, Vincent et Pedro attendent depuis des années. Comme le résume Alexandre Montmousseau : « Ce qu’il manque à la protéodie, ce sont des moyens ! »

Difficile en effet de mener une recherche à grande échelle et qui, sur la durée, permettrait d’institutionnaliser la génodique. Pour autant, le laboratoire ERRMECe (équipe de recherche sur les relations matrice extracellulaires/cellules) de l’Université de Cergy-Pontoise s’y penche depuis 2013.

Des résultats dans les champs, à prouver au labo

La Maison internationale de la Recherche de l’université est bien calme en ce mois de juillet, et les derniers chercheurs présents s’affairent au nettoyage des laboratoires. Mathilde Hindié, ingénieure de recherche, prépare les derniers éléments pour la rédaction d’un article sur les protéodies. « Il faut absolument une publication scientifique, car les statistiques sur-mesure en plein champs ne suffisent pas à démontrer le phénomène, estime la chercheuse, qui prend des pincettes quand on évoque les résultats obtenus. Il y a un faisceau de preuves qui semble montrer un léger effet des protéodies. »

C’est Victor Prevost, ancien stagiaire de Genodics qui a convaincu Olivier Gallet, directeur du laboratoire, de se pencher sur la génodique. Ensemble, ils mettent au point un modèle d’expérimentation fondé sur la culture de petits pois, choisis pour leur croissance rapide. « Nous exposons les petits pois aux protéodies deux fois par jour, explique Mathilde Hindié, qui nous montre des sacs de ces légumes verts congelés, témoignages des plantations cultivées et observées tout au long de l’année. On cible la protéine liée à la résistance hydrique des plantes, la déhydrine, dont l’expression est modulée par les végétaux en cas de sécheresse. »

Des champs au laboratoire donc, la génodique intrigue autant qu’elle semble efficace. Capter les ondes des plantes, les transformer en musique, et leur diffuser pour lutter contre les nuisibles ou les rendre plus forte, l’intitulé fait rêver autant qu’il laisse perplexe. Que les vignes et les concombres semblent réellement apprécier les musiques protéiniques de Joël Sternheimer ouvre en tout cas des perspectives inédites, aussi nombreuses que les milliers de protéines présentes dans toutes sortes d’organismes. « Le vivant communique par ces musiques, au sein et entre les organismes, selon Vincent Bargoin, pour qui l’application pourrait même se porter sur le domaine médicalCe qui est vrai pour le végétal, peut l’être pour la santé humaine. » Reste que, selon un précepte bien connu en science, « les affirmations extraordinaires nécessitent des preuves extraordinaires. »

Cet article est un extrait du magazine UP n°21 et son dossier consacré à l’habitat écologique et solidaire, à retrouver, en version numérique ou papier, sur notre boutique en ligne.

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