EXTRAIT DU MAG – La globalisation n’épargne pas nos déchets ! Après avoir quitté notre poubelle, certains éléments sont parfois envoyés à des milliers de kilomètres. Une situation qui soulève quelques questions.

Les déchets sont-ils une marchandise comme une autre ? En 2015, les exportations de déchets de matières premières ont atteint les 180 millions de tonnes, avec pour premier pays importateur les États-Unis, et pour premier exportateur la Chine. Quant à l’Europe, elle a exporté 34% de ses déchets non-dangereux vers les autres continents. Vincent Aurez, expert économie circulaire chez Ernest and Young, rappelle que les échanges de déchets ne sont pas nouveaux. « Dès le début de l’industrialisation, il y a eu des flux internationaux de déchets, principalement de la ferraille et des chiffons. Le journal du commerce des déchets (Waste Trade Journal) a commencé à paraître dès 1905 », souligne-t-il. Toutefois, entre 2003 et 2010, la part des déchets dans le commerce mondial a quasiment doublé pour atteindre 0,9 % des échanges de marchandises.

Le fer et l’acier constituent les matières les plus exportées par l’Union européenne, en majorité dans des pays en développement. « Cela répond principalement à une logique économique. Il y a une forte demande de matières premières secondaires*, qui coûtent moins cher, pour alimenter les usines, en particulier dans les pays en développement », explique Vincent Aurez. Mais il existe également des échanges entre les pays européens. Ainsi, en 2015, la France a exporté 13 millions de tonnes de déchets, dont 47 % de métaux, en majorité vers l’Espagne, la Belgique et le Luxembourg. Et nous avons aussi importé 6 millions de tonnes de déchets, principalement des métaux, principalement en provenance d’Allemagne et de Belgique.

L’argent n’a pas d’odeur

À première vue, rien d’alarmant dans ces échanges à l’heure de la globalisation. Mais une part non négligeable de nos déchets est également expédiée à des milliers de kilomètres, en particulier en Asie. Se pose alors la question de l’impact du transport de ces éléments, et celle de leur devenir. Les déchets officiellement envoyés « pour recyclage » le sont-ils vraiment ? Et dans quelles conditions ? « Il ne faut pas se voiler la face, pour certains déchets, cela coûte malheureusement moins cher de les envoyer à l’étranger plutôt que de les recycler ou les stocker », indique Vincent Aurez. Moins cher, certes, mais à quel prix pour la planète ?

La réaction de l’Union européenne, quand la Chine a annoncé vouloir mettre fin aux importations de 24 catégories de déchets, dont des plastiques et papiers, à partir du 1er janvier 2018, a levé le voile sur une réalité peu glorieuse. Le directeur du Bureau international du recyclage (BIR), basé à Bruxelles, visiblement inquiet, a alors parlé de « situation de stress », qualifiant la nouvelle de « séisme ». Et pour cause, on apprenait que l’Union européenne exportait la moitié de ses plastiques collectés et triés, dont 85 % vers la Chine. L’Empire du milieu a justifié sa décision en expliquant que des déchets de mauvaise qualité, voire dangereux, étaient mélangés à la matière qu’on lui envoyait.

Des marchés illégaux importants

L’Europe et les États-Unis avaient-ils jusqu’ici profité d’une Chine peu regardante sur les critères environnementaux ? En tout cas, au moment de cette annonce, certains parlaient de se reporter sur les pays voisins, comme l’Inde, le Pakistan ou le Bengladesh. Tout comme il existe des paradis fiscaux pour échapper à l’impôt, il existe, selon certains experts, des « pollution haven », que l’on pourrait traduire par « havres de pollution », pour échapper à de coûteuses opérations de recyclage. Un chercheur américain, Derek Kellenberg, a ainsi montré qu’une baisse relative de la réglementation environnementale d’un pays entraîne un accroissement de ses importations de déchets.

Les échanges les plus préoccupants dans ce domaine sont les déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE). Si la convention internationale de Bâle interdit d’exporter des déchets dangereux dans un pays où la réglementation est moins contraignante, il y a encore d’importants échanges illégaux à travers le monde. Des tonnes de télévisions, ordinateurs, frigos, fours et autres appareils partent des États-Unis et de l’Union européenne, pour aller finir leur vie dans des décharges à ciel ouvert, en Afrique, en particulier au Ghana et au Sénégal, et en Asie. Selon certaines études, le commerce illégal pourrait représenter 20 % du commerce mondial des déchets.

Comment y remédier ?

Selon Guillaume Duparay, directeur de la collecte chez Eco-systèmes, organisme chargé de la collecte et du recyclage des appareils électriques et électroniques usagés en France, « nous sommes le pays d’Europe qui a la meilleure performance de gestion de ces déchets, avec 10,2 kg collectés par an et par habitant en 2017 ». Mais il reconnait que le commerce illégal est « un sujet préoccupant » pour l’organisme, avec l’identification, notamment, de « dizaines de milliers de tonnes de gros appareils électroménagers, tels que des frigos, des congélateurs et des appareils de lavage, de cuisson et de chauffage, qui franchissent de manière illicite les frontières belges et espagnoles ». Ces appareils sont broyés sans être dépollués, donc sans précaution pour l’environnement. La matière est ensuite revendue sur le marché de la sidérurgie et de l’aciérie. Avec des conséquences écologiques importantes. «  Un réfrigérateur dont les gaz ne sont pas extraits, ce sont plusieurs tonnes d’équivalent CO2 dans l’atmosphère », rappelle Guillaume Duparay.

Selon lui, ces filières sont alimentées notamment par des personnes qui volent dans les déchetteries. Le problème vient également de l’envoi, à l’étranger, d’appareils présentés comme des « marchandises » en état de marche, alors qu’ils sont en fait défectueux. Eco-systèmes est mobilisé pour améliorer la surveillance des déchetteries et appuie les différentes autorités pour améliorer le contrôle des conteneurs qui quittent chaque jour les ports européens. Guillaume Duparay estime que pour enrailler les trafics il faut tester les appareils qui partent à l’étranger et étendre à l’Europe l’interdiction adoptée en France des transactions en espèces pour les échanges de métaux. Mais il parait presque impossible de tout contrôler, tant les volumes échangés sont importants. À l’échelle du citoyen, en tout cas, il faut savoir qu’un appareil déposé négligemment sur le trottoir a de forte chance de finir dans une filière illégale.

*Matières Premières Secondaires (MPS) désigne des matériaux issus du recyclage de déchets pouvant être utilisés en substitution totale ou partielle de matière première vierge.

Source : Eurostat – Douane

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