EN LIBRAIRIE – Dans son Manuel de l’anti-tourisme, le sociologue Rodolphe Christin décrypte les mécanismes qui ont tué le voyage.

En cette période de congés estivaux, voilà un livre qui pourra consoler ceux qui ne partent pas en vacances. Mais qui pourra aussi intéresser ceux qui s’apprêtent à partir et ceux qui sont en train de faire le bilan de leurs congés en soignant précautionneusement leurs coups de soleil. Le sociologue Rodolphe Christin, dans l’ouvrage Manuel de l’anti-tourisme (Écosociété), dont la ré-édition est parue en février 2018, pose une question essentielle : que reste-t-il du voyage dans le tourisme ?Manuel de l'anti-tourisme de Rodolphe Christin

Dans ce petit livre bourré de références utiles, l’auteur décrypte les mécanismes qui ont fait de l’industrie du tourisme ce qu’elle est devenue aujourd’hui : un rouleau compresseur qui enferme les gens dans la consommation, réorganise les territoires au détriment de la spontanéité et simule la vie locale avec un folklore douteux. Et qu’on se le dise une fois pour toute : le tourisme enrichit et divertit surtout une élite occidentale, beaucoup moins les populations locales. Si ce Manuel de l’anti-tourisme n’encourage pas à l’optimisme, il a au moins le mérite de mettre des mots sur ce que nous pressentons tous plus ou moins. Qui n’a jamais ressenti un léger malaise lors d’un séjour à l’étranger où tout semble trop loin du réel ?

Pour poursuivre la réflexion et essayer de comprendre comment sortir de cette logique infernale, nous avons posé quelques questions à Rodolphe Christin.


UP le mag : Comment définissez-vous le tourisme ?

Rodolphe Christin : Selon la définition officielle, le tourisme est un voyage entrepris pour des raisons de loisirs avec une ou deux nuitées hors de son domicile. Mais pour moi, le tourisme est surtout une manière d’organiser la réalité pour rendre les territoires attractifs et, donc, que les gens les visitent en dépensant de l’argent. L’économie touristique chasse l’autochtone et enferme les visiteurs dans une logique de prestations, qui ne laisse plus vraiment place à la découverte. Alors que le voyage pouvait avoir auparavant une visée émancipatrice, il est devenu un divertissement. Tout est strictement organisé, les espaces sont standardisés. La découverte est reléguée au second plan, ou alors si elle arrive, c’est par hasard ou par accident. D’ailleurs, beaucoup de gens reviennent frustrés de leurs voyages, avec le sentiment d’avoir été simplement des porte-monnaie sur pattes.

Vous dénoncez, dans votre ouvrage, l’impact du tourisme et la manière dont cette industrie se déploie dans le monde. Est-ce nouveau ou un phénomène qui s’est accéléré ces dernières années ?

Le tourisme, jusqu’alors réservé à l’aristocratie, s’est déployé à partir de la révolution industrielle et de la généralisation du salariat, puis des congés payés. À partir du moment où les gens ont eu du temps libre, il a fallu l’occuper. Au départ, il y avait l’idée d’encourager la découverte, dans une démarche d’éducation populaire. Mais, progressivement, cette mission a été prise en charge par des entreprises privées avec pour seul but la consommation. Le chercheur Yves Winkin décrit l’activité touristique comme un « enchantement », qui ne fonctionne que parce que les coulisses sont masquées. Quand on profite de loisirs à l’étranger, on ne cherche pas à savoir pourquoi et comment cela est possible.

Certains cherchent la solution en allant dans des espaces où le tourisme n’est pas développé, mais, au final, tout le monde finit par se retrouver au même endroit, surtout avec l’influence des réseaux sociaux. Par ailleurs, les nouvelles technologies annulent la dimension de « rupture » contenue dans le voyage. C’est dommage qu’il n’y ait plus d’isolement, car la rupture culturelle permet un certain type d’ouverture au monde.

Si on pense à des écrivains comme Jack Kerouac ou Jack London, le voyage peut être une démarche transgressive et permettre d’expérimenter d’autres formes de vie. Mais tout cela tend à disparaitre. On est tous le touriste de quelqu’un. Bien sûr, je ne critique pas les gens, mais l’industrie. Je cherche à briser le consensus autour des prétendus bienfaits du phénomène touristique. L’objectif de mon ouvrage est de faire prendre conscience aux gens que le tourisme est une industrie comme les autres, avec des incidences sociales et environnementales, une empreinte et une emprise sur les territoires extrêmement fortes.

Il n’y aucune résistance à ce mouvement ?

Mobilisation contre le Center Parks de Roybon

Mobilisation contre le Center Parks de Roybon

Le tourisme a longtemps fait consensus, mais, à présent, c’est en train de changer. Il y a une contestation du tourisme, dans des villes comme Venise, où les populations voient arriver des paquebots à longueur de journée, ou encore à Barcelone, où la ville essaie de reprendre la main sur son marché locatif. Les associations environnementales se saisissent également de ces sujets. En Isère, un projet de Center Parks a été suspendu grâce à l’activité d’associations et une ZAD s’est installée sur le site. Par ailleurs, je constate qu’il y a un intérêt renouvelé pour mon ouvrage, dont la première édition, en 2008, avait fait beaucoup moins de bruit. Ce qui prouve qu’il se passe quelque chose.

Toujours plus d’émissions…

Selon une étude publiée récemment dans la revue Nature Climate Change, l’empreinte carbone du secteur touristique s’avère environ quatre fois plus importante que ce que l’on pensait, si l’on prend en compte toute la chaîne de production de (transport, hébergement, nourriture, boissons…). Le tourisme mondial est responsable d’environ 8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.

Comment continuer à s’enrichir et à découvrir sans tomber dans les travers du tourisme que vous dénoncez ?

D’abord il faut se poser quelques questions : pourquoi a-t-on besoin de partir ? Notre environnement est-il si invivable qu’on a besoin de s’en éloigner le plus possible ? Pourquoi a-t-on besoin de voyager pour tenir le coup le reste de l’année, que cherche-t-on à compenser ? Aujourd’hui, il y a comme un « devoir de vacances ». Si vous ne partez pas, vous êtes mal vu, pourquoi ? C’est aussi une réflexion politique que j’encourage…

Ensuite, je pense qu’il vaut mieux partir moins, mais plus longtemps, et préférer le chemin à la destination peut faire partie de la solution. Je conseille, à ce propos, de lire les réflexions de l’auteur Victor Segalen sur l’exotisme. Il faut aussi se demander : quelles connaissances va-t-on chercher ailleurs ? Est-ce pour mieux se connaître soi-même ou l’autre ? Vous n’êtes pas forcément obligé d’aller loin pour faire des rencontres. Même si la logique d’hospitalité disparait de plus en plus… Je connais une personne qui a traversé la France en âne il y a une trentaine d’années. On lui offrait le gîte et le couvert partout où il allait. Plus tard, il a voulu refaire ce voyage de la même manière, mais il a systématiquement été orienté vers des hébergements payants.

Toujours plus de « like »…

Selon une étude britannique en 2017, 40% des 25-40 ans considèrent que le critère le plus important pour choisir la destination de leurs vacances est son « instagrammabilité ». Autrement dit, l’effet sur leurs amis et familles, de leurs photos postées sur le réseau social.

Vous ne croyez pas au tourisme durable ?

Aujourd’hui, le tourisme durable ne représente pas grand-chose sur le plan quantitatif. Mais si, demain, tous les touristes s’y mettent, ce ne sera plus durable. Car on reste dans une logique de consommation. Il y a actuellement une réflexion de certains gros opérateurs du tourisme, qui veulent réaffirmer leur position en affirmant que le tourisme est plus durable en passant par leurs organisations. Plutôt que de laisser les gens circuler librement, il s’agit, selon eux, de les contenir dans des structures adaptées, c’est-à-dire de les enfermer ensemble…


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