EXTRAIT DU MAG – La maltraitance dans les abattoirs soulève les cœurs. Pour y mettre fin, les végans prônent l’abolition, pure et simple, de la production et de la consommation de viande. Des petits éleveurs défendent, eux, l’élevage “traditionnel” et l’abattage à la ferme.

« Quand il a fallu que j’envoie mes agneaux à l’abattoir, ça été très compliqué… Il ne reste plus qu’un abattoir ou deux par département. Ils sont souvent éloignés des exploitations. Le nôtre se situe à 70 km. Du coup, pour les éleveurs comme nous, il existe des centres de collecte. Là, les animaux restent un ou deux jours sur une aire bétonnée, sans boire, ni manger, en étant mélangés à d’autres animaux. Résultat : les animaux sont stressés. Quand j’ai amené mes premiers animaux dans le centre de collecte, j’ai été dégoûté, j’ai compris ce qu’est vraiment cette filière », nous raconte William, jeune éleveur de brebis laitières de 26 ans (prénom d’emprunt).

Mais le calvaire des animaux amenés à l’abattoir ne s’arrête pas là. Après le centre de collecte, agneaux, cochons, bœufs sont acheminés en camion de deux étages à l’abattoir – pendant le trajet, certains peuvent être accidentellement broyés par le mécanisme de la bétaillère. Une fois dans le bâtiment, la cadence, la mécanisation et parfois aussi les gestes violents des personnels peuvent ajouter de la souffrance. La cause de cette maltraitance : des abattoirs toujours plus grands et une industrialisation de la production de viande qui considère l’animal comme un produit.

cochon et la souffrance animale

Images chocs

Les petits éleveurs comme William ne sont pas les seuls à s’indigner des conditions d’abattage des animaux de consommation. L’association de défense des animaux L.214 s’est fait connaître en diffusant des vidéos tournées au sein d’exploitations industrielles ou d’abattoirs. À travers ces images chocs, l’association, qui tire son nom de l’article L214-1 du Code rural dans lequel les animaux sont pour la première fois désignés comme « êtres sensibles » dans le droit français, cherche à sensibiliser les consommateurs et changer les comportements. Jusqu’à, pourquoi pas, leur faire adopter un mode de vie végan que l’association défend. La solution s’avère bête comme chou : si nous ne mangeons plus de viande, de lait, de yaourt, de beurre… il n’y aura plus d’abattoirs ni d’élevages industriels, ce qui permettrait donc, de mettre fin à la souffrance animale.

Pour Jocelyne Porcher, ce raisonnement est justement un peu trop simpliste. La sociologue à l’INRA défend, elle, l’élevage traditionnel, plutôt que ce qu’elle nomme la production animale industrielle ou bien le véganisme. Selon elle, cesser de manger des produits issus des animaux aboutirait in fine à une société sans animaux, qu’ils soient d’élevage ou de compagnie. De plus, un tel mode de vie pourrait accroître encore davantage notre dépendance à l’industrie alimentaire mondialisée, qui, face au mouvement végan, se lance dans la recherche de production animale à partir de cellules souches. Sans animaux donc.

Naissance et mort

Pour autant, l’élevage traditionnel n’empêche pas la mise à mort de l’animal. Sur ce point, les antispécistes interrogent les carnistes : pourquoi infliger aux animaux une souffrance inutile, pour leur simple plaisir gustatif, puisque l’alimentation carnée n’est pas obligatoire pour la survie de l’Homme ? Selon eux, envoyer à l’abattoir des animaux, encore jeunes, revient à les priver, sans nécessité, d’une vie dont ils auraient pu jouir pleinement autrement.

Là encore, la sociologue, anciennement éleveuse de brebis, contre-argumente. « Dans la nature, les animaux d’élevage n’ont pas une espérance de vie si élevée que cela, puisqu’ils sont des proies et non des prédateurs, rappelle-t-elle. Il ne faut pas avoir une vision idyllique de la nature, qui voudrait que l’animal y est forcément bien. Au contraire, les rapports de domestication montrent que si certaines espèces animales ont accepté, voire ont fait en sorte de vivre avec les humains, c’est parce qu’elles avaient des intérêts. » Selon elle, la mort de l’animal d’élevage s’inscrit donc dans la relation éleveur-animal qui repose sur le don et le contre-don. Le premier donne naissance au second, s’occupe de lui et lui prodigue des soins. En échange, l’animal travaille avec lui et sa vie lui est reprise. Enfin, « il y a une légitimité car la mort des animaux, c’est la condition de la pérennité du système. Pour qu’il y ait des animaux qui naissent, il faut qu’il y ait des animaux qui meurent », souligne-t-elle.

Hors-la-loi

Si tous s’accordent sur le fait que le système de l’abattage industriel n’est plus possible, des éleveurs militent pour l’abattage à la ferme. Aujourd’hui, seules deux exceptions le permettent. L’abattage d’animaux au sein de l’exploitation est permise pour sa propre consommation. De leur côté, les éleveurs de volailles sont autorisés à posséder un local dédié à l’abattage et à la découpe de leurs animaux en vue de les vendre. Pour tous les autres, l’abattage dans des abattoirs industriels, agrémentés par les pouvoirs publics, sont les seules solutions possibles. Ce qui n’empêche pas certains éleveurs de contourner cette réglementation. Et de pratiquer, en toute illégalité, l’abattage au sein de leur exploitation.

« Aujourd’hui, j’abats entre 20 et 30 agneaux à la ferme sur les 60 à 80 agneaux qui naissent. La saison prochaine, je pense passer à 40 ou 50 (…). J’abats pour les gens que je connais. Car ce que je fais est illégal, explique William, l’éleveur de brebis. Ce n’est pas que ça me fait plaisir de tuer des brebis, mais je préfère le faire moi-même, parce que je sais que je vais le faire le mieux possible (…) Cela doit être réalisé par l’Homme. Cela demande de la dextérité, un savoir-faire que les machines n’ont pas (…) On voit naître l’agneau à la ferme, on voudrait aussi le voir mourir à la ferme. »

Pour défendre l’abattage à la ferme, William et d’autres éleveurs se sont regroupés au sein du collectif “Quand l’abattage vient à la ferme”, devenu une association. « L’idée de l’association est de rendre légal l’abattage à la ferme soit avec des camions abattoirs mobiles, soit avec des équipements », explique Jocelyne Porcher qui co-anime le collectif.

Aujourd’hui, le collectif recense, dans chaque région, les éleveurs intéressés par cette solution et les équipements disponibles. Prochaine étape : faire une demande d’agrément pour un abattoir mobile, qui se rendrait de ferme en ferme sur un territoire, en fonction des besoins. « Si un groupe d’éleveurs donné, dans une région donnée, obtient l’agrément, ça fera effet boule de neige », estime Jocelyne Porcher. Reste à savoir si les consommateurs suivront ou s’ils préféreront les steaks fabriqués dans un laboratoire.

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