À seulement 23 ans, il a déjà travaillé pour une campagne présidentielle, créé des outils web militant utilisés par des milliers de personnes et ne compte pas s’arrêter là. Rencontre avec Elliot Lepers, activiste créatif.

Elliot Lepers a deux smartphones. « Le deuxième téléphone, c’est pour la hotline de 90 jours », précise-t-il. 90 jours, c’est sa dernière réalisation, une application de « coaching » qui accompagne les utilisateurs dans leur « transition écologique », en
leur proposant une série de défis pour changer leurs habitudes au quotidien. « Il y a un ‘panic button’ : si les gens se sentent découragé, ils peuvent m’appeler. C’est marrant, pour le moment ils n’osent pas trop », glisse-t-il dans un sourire. Pourtant ce n’est pas faute d’utilisateurs : fin novembre, 40 000 personnes avaient déjà téléchargé son application.

Si Elliot Lepers a deux smartphones ce n’est donc pas pour le plaisir d’accumuler les technologies ou par goût des gadgets. Non, ce qui l’intéresse, lui, c’est Internet « comme levier d’action politique ». Ce fût d’ailleurs le sujet de son mémoire, quand il était (il y a très peu de temps) étudiant à l’ENSAD (Art Déco). « Quand j’étais petit, je ne jouais pas trop aux jeux vidéos. En revanche, il y a quelque chose qui me fascinait et continue de m’enthousiasmer, c’est Wikipedia : avec toutes ces mains anonymes qui collaborent bénévolement chaque jour pour donner de l’information », explique le jeune homme.

Internet, « société utopique »
Pour Elliot Lepers, Internet n’est rien de moins qu’une sorte de « société utopique ». « Internet est très politique, les mecs qui ont inventé ça, ils l’ont fait pour partager leurs travaux, ils auraient pu choisir de vendre leur invention à IBM, ils ne l’ont pas fait ». Et de citer l’exemple du code informatique : « Sur n’importe quel site, tu peux voir ce qu’il y a sous le capot. De nombreux développeurs échangent leurs lignes de code sur une plateforme accessible à tous, appelée GitHub. Les pratiques collaboratives sont très présentes dans cet univers. L’économie de partage, on en parle beaucoup en ce moment, mais ça existe depuis 20 ans dans le code ! ». Et concrètement, ça donne quoi, Internet comme nouveau support de l’expression politique ?Elliot Lepers a par exemple inventé un outil appelé « Amazon-Killer ». Il s’agit d’une extension pour navigateur, qui permet, quand on consulte la page d’un livre sur Amazon, de pouvoir le trouver dans une vraie librairie à côté de chez soi. Une manière de défendre les petites librairies indépendantes face au mastodonte américain aux pratiques décriées. Auparavant, Elliot Lepers a aussi développé le site Macholand.fr, aux côtés de la militante féministe Caroline De Haas. Macholand.fr propose aux citoyen(ne)s de réagir aux publicités, événements et propos à caractère sexistes avec des actions sur les réseaux sociaux, pour interpeller les élus, les marques et les institutions. Plus récemment, Elliot Lepers a aussi participé à la réalisation du site expertes.eu, toujours aux côtés de Caroline De Haas. Ce site donne de la visibilité aux femmes dans l’espace public et les médias en recensant les expertes sur des centaines de thématiques. « Je suis un activiste, je ne sais pas faire grandchose d’autre, pose Elliot Lepers. Je n’arrive pas à avoir une pratique qui ne remet pas en cause le système. Je suis lancé dans cette réflexion, mon action au quotidien peut avoir un impact ».

Militant mais modeste

Très tôt, c’est au sein du parti Europe Ecologie les Verts qu’il a choisi de s’engager. Sa première dépense quand il a eu sa carte de crédit à 18 ans fut d’adhérer au mouvement. « Le déclic c’est les élections régionales de 2010. Quand j’ai entendu Daniel Cohn Bendit à la télévision définir ce qu’est l’écologie politique : considérer que la finitude de nos ressources détermine notre mode de vie possible », explique-t-il. Deux ans plus tard, il était aux manettes de la campagne numérique d’Eva Joly pour les présidentielles, en tant que Directeur Artistique. Il n’avait alors que 19 ans. La même année, il animait également l’émission « L’oeil de Links », sur Canal+, consacrée à l’actualité créative sur la toile. Une ascension à en impressionner plus d’un, mais sur laquelle, pourtant, il ne fanfaronne pas. « Les combats sociaux et environnementaux, j’essaie de les porter à mon petit niveau », dit-il. Geek mais pas gadget, politique mais pas politicien, Elliot Lepers n’a pas de plan de carrière. Il a d’ailleurs récemment décidé de se mettre « en réserve » du parti écologiste. « J’aime toujours les écologistes, mais il y a trop de débats internes au sein du parti, au point qu’on en oublie de débattre sur le principal : les citoyens », explique-t-il. « Je me sens plus utile quand j’expérimente des nouvelles formes d’expression des convictions, comme je le fais avec 90 jours. »

« Orchestrer les contraintes de l’écologie »

« Designer de politique », c’est ainsi qu’il se qualifie aujourd’hui. En prenant soin de rappeler que le design, « un mot utilisé à tort et à travers. Ce n’est pas faire des chaises. Dans le design, les contraintes définissent le produit, la forme suit la fonction, c’est ce que j’applique à la politique », explique-t-il. « L’écologie a des contraintes que j’essaie d’orchestrer. » Ces contraintes, ce sont par exemple les difficultés pour chacun d’avoir un mode de vie écologique. « On est tous paresseux, personne n’a envie de sacrifier son confort », reconnaît le jeune homme. D’où l’idée d’un coaching ludique sous forme d’application, pour « redonner envie d’écologie » à ceux qui associent le mode de vie écologique à « une souffrance ». Le principe : partir de petits gestes accessibles, comme mettre un autocollant « stop pub » sur sa boite à lettre, « pour activer une relation à l’écologie. 90 jours, ce n’est pas seulement 20 défis, c’est tout ce qu’il y a autour. Avant tout ça sert à parler d’écologie. Par exemple, je ne mange pratiquement pas de viande, ça génère des discussions, ça permet de diffuser un questionnement, un doute… », précise-t-il. Certes les nouvelles technologies permettent d’interroger, susciter des réflexions et des débats, et ce sont ces nouvelles pratiques qu’il s’efforce d’inventer, mais sans oublier que « le plus important, c’est l’humain. Ce qui est intéressant, c’est ce qu’il reste en nous une fois que l’ordinateur éteint. »

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Cet article est extrait d’UP le mag n°10 :

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