Deux amoureux de la mer, et un même constat : les espaces maritimes sont beaucoup trop pollués. Jérôme Delafosse et Victorien Erussard sont à l’aube d’une grande aventure, un tour du monde de 6 ans pour promouvoir les énergies propres, à bord d’un catamaran 100 % autonome. Bienvenue à bord de l’Energy Observer.

Il a les lèvres craquelées, le teint bronzé, et les lunettes de soleil vissées sur le nez malgré la grisaille parisienne. Victorien Erussard tient la parfaite dégaine du skippeur. Et pour cause, il a parcouru les océans en tant qu’officier de la marine marchande, puis en tant que coureur au large. « J’ai beaucoup voyagé en 38 ans. J’ai effectué une dizaine de traversées de l’Atlantique, résume-t-il. J’ai souvent eu des problèmes d’énergie à bord, pour alimenter l’électronique. » C’est à partir de ces expériences que germe dans sa tête l’idée d’un navire autonome. Et propre. « En 20 ans, j’ai clairement vu les choses se dégrader », explique-t-il en pointant la pollution maritime du doigt. Jérôme Delafosse, réalisateur de documentaires sur la vie marine, dresse exactement le même bilan. « En 20 ans de métier, j’ai pu observer l’impact de l’homme sur la planète », constate-t-il.

Jérôme prend la pose sur ce que va lui servir de maison pendant 6 ans © Rémi Yang

Santa Maria 2.0

Derrière eux, un bateau au design surprenant. Ce catamaran, long de 30, 5 mètres, et large de 12, 8, c’est l’Energy Observer. Couvert de panneaux photovoltaïques, et fort de ses deux éoliennes dressées de chaque côté, le navire produit sa propre électricité. « L’inversion des moteurs électriques lors des navigations produira de l’électricité », explique-t-on. Trois sources d’énergies propres, donc.

Aujourd’hui amarré à Saint Malo, il a fait escale à Paris du 7 au 15 juillet. Au port du gros caillou, à deux pas du Pont de l’Alma, le catamaran est maculé de blanc. Enfin, presque. Des équipes de nettoyage se battent pour que la pollution de la Seine ne vienne pas ternir la couleur du navire. De quoi faire sortir Victorien de ses gonds. « Le bateau est sale à cause de la pollution ! Chaque matin, on retire trois sacs poubelle de 50 litres chacun remplis de déchets qui se bloquent entre le flotteur et le ponton », s’indigne le capitaine.

Tous les jours, les équipes de nettoyage luttent pour que le bateau garde sa robe blanche © Rémi Yang

C’est en partie pour lutter contre ce fléau des océans que Jérôme et Victorien se sont lancés dans le projet du Sea Observer, il y a deux ans et demi de ça. Pieds nus et la cigarette au bec, le réalisateur, et accessoirement chef d’expédition, raconte comment il s’est greffé au projet. « Le noyau dur de l’équipe provient de Saint Malo. Je croisais souvent Victorien là-bas, et je l’ai invité à l’avant-première de mon film documentaire Les Requins de la colère. C’est là qu’il m’a embarqué dans le projet. Dans la réalisation de documentaire, je restais dans le constat. Mais l’Energy Observer me permet d’agir. C’est comme si je devenais enfin moi-même ».

Un navire-média

Fort de son expérience à Canal+, Jérôme souhaite que l’Energy Observer devienne un véritable média. « Il faut émerveiller les gens, les ‘’divertir’’ au sens noble du terme, pour leur donner envie de devenir des pionniers, de changer leurs habitudes ». Ainsi, ils ont signé une commande à Canal+ de 8 documentaires de 52 minutes, qu’ils réaliseront pendant leur traversée. « On veut faire de beaux sujets, esthétiques, mais qui vont aller chercher des solutions », explique-t-il.

Ce sont vers les nouvelles technologies que Jérôme et son équipe se sont tournés. « On utilise la réalité virtuelle pour étudier les mammifères marins », expose-t-il. « C’est de la science par l’image. On essaie aussi de développer une caméra qui nous permettrai de faire de la réalité virtuelle à 360°, mais en 3D ». La réalité virtuelle, c’est le grand dada de l’équipe de l’Energy Explorer. Sur le quai, un ‘’village’’ de dômes accompagne le navire. Ouvert au public, il propose notamment une expérience sous-marine en immersion. Un casque de VR sur les yeux, et le visiteur plonge dans les profondeurs des « meilleurs spots de plongée, notamment à La Réunion », explique une membre du staff. « Cette vidéo à 360° a été filmée par nos équipes de plongeurs. Vous avez vu la tortue géante ? »

Under the dome © Rémi Yang

Le site de l’expédition sera régulièrement alimenté de contenus dans le genre, au fil des aventures de Victorien et Jérôme. « Imaginez qu’on arrive aux Galapagos sous une tempête. Ça ne serait pas génial que les gens puissent suivre ça en immersion avec nous ? », projette ce dernier.

Moteurs à hydrogène et Nicolas Hulot

Si le public devra se contenter des écrans pour suivre cette odyssée, le ‘’village’’ accompagnera l’équipage à travers ses 101 escales autour du monde.  Sur la route, cette fois. « C’est notre partenaire, Delanchy, qui va s’occuper de ça. » Si Jérôme reconnaît que « c’est pas très écolo » de confier le transport des dômes à des gros camions, il contrebalance en expliquant que l’entreprise est intéressée par la technologie de l’Energy Observer. « Dans le futur, ils aimeraient développer des moteurs qui produiraient leur propre hydrogène, comme celui du navire. » Toujours est-il que ce village va servir à promouvoir les énergies vertes dans les 50 pays dans lesquels il s’installera.

Pour l’instant, le navire n’a pas beaucoup navigué. Il est parti de Saint Malo pour s’ancrer quelques temps à Paris, afin de donner une meilleure caisse de résonance à cette odyssée. Une occasion que Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique, n’a pas manqué de saisir, lui qui parraine ce projet depuis le début. « C’est lui qui a baptisé la plupart de mes bateaux, raconte Victorien.  Il m’a sensibilisé à l’écologie. » Pour le duo de navigateurs, sa nomination au gouvernement est bienvenue. « Je suis choqué de l’immobilisme de certains politiques », déplore Jérôme. Il en est persuadé, si Hulot a accepté ce ministère, c’est que des arrangements ont été pris en amont. « On croit en lui, confie-t-il. Il y a une véritable conscience écologique, mais beaucoup d’inertie. Mais ça fait plaisir de voir que certains acteurs, ces grandes entreprises, veulent faire changer les choses. On est à l’aube d’une véritable transition écologique, conclut Victorien.  Il faut que chacun avance. »

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