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INTERVIEW – Gérard Mermet est sociologue, il publie aux éditions Larousse Francoscopie 2030, un état des lieux de la France du futur, sur le plan environnemental, économique et social. Depuis 1984, ce prospectiviste analyse les données du présent pour proposer les scénarios possibles de demain. Comment fonctionne l’art de la prospective ? Réponse dans cet entretien.

Qu’est-ce que le métier de prospectiviste ?

Il faut définir, d’abord, ce qu’est la prospective. Pour certains, ce serait une “science” consistant à analyser les causes de l’évolution du monde et des sociétés humaines, et de décrire leurs conséquences possibles dans tous les domaines. Pour d’autres, la prospective se confond avec la futurologie ; son but est de prédire l’avenir par tous les moyens possibles, de la divination à l’intuition en passant par l’observation et l’étude. En ce qui me concerne, je crois plutôt que la prospective est un “art”, très particulier. Il fait appel à la fois aux sciences dites “dures” (statistiques, enquêtes, sondages,  modélisations…) et aux sciences dites “molles” (sociologie, psychologie, philosophie, économie, histoire…), même si les frontières entre elles restent floues. 

Comment travaillez-vous pour décrypter le futur ?

Il s’agit d’identifier le plus objectivement possible les “tendances lourdes” présentes dans les sociétés, tout en sachant qu’il existe chez tout observateur des prismes et des biais cognitifs difficiles à supprimer, car ils sont souvent inconscients. Il faut compléter cette recherche par celles des “signaux faibles”, qui sont également potentiellement porteurs de changement. Le prospectiviste doit ensuite évaluer les effets combinés de ces mouvements sur l’avenir, et c’est le plus difficile. Il doit enfin y ajouter les effets probables des “ruptures” attendues ou possibles, dues notamment à l’innovation technologique, aux transformations économiques, écologiques, géopolitiques et autres.

Y-a-t-il plusieurs futurs possibles ?

Le résultat n’est pas une simple projection des mouvements en cours, ni une prédiction de l’avenir, mais une (pré)vision d’un ou plusieurs futurs possibles. Il faut enfin insister sur le fait que la prospective n’a pas pour but de décrire ce que sera l’avenir, mais ce qu’il pourrait être si l’on ne fait rien de plus que ce qui est aujourd’hui en cours ou prévisible pour le modifier. Si cet avenir n’apparaît pas acceptable ou désirable, c’est en effet à ceux qui vont le vivre de le changer. J’aime à rappeler cette phrase de Gaston Berger, l’inventeur en France de la prospective : « L’avenir n’est pas à découvrir, il est à inventer. »

Qui peut se prétendre prospectiviste ?

Celui qui est en mesure de faire un travail sérieux d’observation et d’analyse, sans préjugés ni idéologies qu’il chercherait à confirmer (même inconsciemment), qui a développé une expérience suffisante du changement social pour nourrir ce qu’on appelle l'”intuition”. Il doit aussi être capable d’intégrer des éléments non visibles mais possibles, d’estimer leur vitesse de développement, qui est de plus en plus rapide, notamment dans le cas de la technologie. Il n’y a pas véritablement en France d’école dédiée à la prospective, mais des modules de formation spécifiques (telles ceux du CNAM ou de Futuribles). C’est une lacune, compte tenu de la nécessité de penser à l’avenir de façon structurée, mais il est important aussi de ne pas “formater” les esprits dans ce champ d’analyse particulier, comme on a tendance à le faire dans notre pays.

Pour qui travaillent les prospectivistes ?

Pour tous ceux qui ont des décisions à prendre susceptibles d’impacter l’avenir de l’organisme pour lequel ils travaillent, et souvent bien au-delà (clients, collaborateurs, fournisseurs…). La plupart des projets nécessitent un certain temps de développement. Ils devront donc s’inscrire dans un contexte qui sera différent de celui existant lors de leur préparation, et ils participeront à sa modification lorsqu’ils seront mis en place. Ce travail concerne bien sûr les entreprises, dans tous les secteurs d’activité, mais aussi les institutions, publiques ou privées, et plus largement tous les organismes qui jouent un rôle dans l’invention du futur, avec l’objectif de le rendre “meilleur”, de préférence pour le plus grand nombre. C’est là évidemment un rôle essentiel. C’est pourquoi on peut prévoir un bel avenir à la prospective !  

Pour en savoir plus sur les perspectives en France en 2030 :



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