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ENTRETIEN – Pourquoi avons-nous du mal à changer de comportements au quotidien et à adopter un mode de vie plus durable ? Comment donner envie d’agir pour la planète ? Comment inciter les citoyens à faire leur part du colibri et à les engager dans la transition écologique ? On a échangé avec Thibaud Griessinger, docteur en neurosciences cognitives (ENS Paris).

Thibaud Griessinger est chercheur-consultant et fondateur du ACTE Lab, un groupe indépendant de recherche et de conseil en sciences comportementales. Il explore les facteurs cognitifs et environnementaux modulant les comportements individuels et collectifs.

Up : Comment en êtes-vous venu à lier sciences cognitives et transition écologique ?

Thibaud Griessinger : C’est en collaborant avec l’association Avenir Climatique sur la question des biais cognitifs susceptibles de freiner la prise de conscience de l’urgence environnementale, que j’ai observé que les sciences du comportement n’étaient que trop peu mises à contribution pour penser les transitions environnementales.

Les associations font un travail précieux mais manquent de connaissances des dynamiques humaines et sociales qui leur permettraient de mettre en place des actions plus efficaces et adaptées. Il y avait donc pour moi un impératif à mettre cette communauté de recherche au service de la transition, et de faire ce lien entre les laboratoires et les actions de terrain.

Ainsi, l’ACTE Lab mène des projets de recherche-action pour mieux comprendre les freins et leviers du changement de comportements individuels et l’émergence de nouvelles dynamiques collectives. Et elle met ces connaissances au service de la transformation des modes de vie en accompagnant des organisations sur le terrain.

Mode de vie carboné

On n’a jamais autant parlé de crise écologique, mais nos modes de vie continuent d’avoir un impact négatif sur la Terre. Alors, qu’est-ce qui coince ?

Les problématiques écologiques comme celles du climat, de la biodiversité sont complexes et souvent imperceptibles. Du coup, en tant qu’individu, on a beaucoup du mal à les appréhender. Sachant l’ampleur de ces enjeux, bien souvent nous ne pouvons percevoir directement l’impact de nos actions, bénéfiques ou non, sur l’environnement.

Par exemple, si on adopte un mode de vie moins carboné, on ne peut observer les conséquences directement sur le climat. Difficile donc d’avoir une motivation suffisante et d’ajuster son comportement.

On finit par suivre des préceptes, qui, à mesure que les connaissances s’affinent, sont susceptibles d’évoluer, créant de la frustration et parfois même de la défiance envers ceux sur qui on se repose pour nous guider.

Car il faut bien garder à l’esprit que, pour notre cerveau, tout à un coût en énergie, ce qui le rend “allergique” au changement. Son but, c’est donc de faire le plus avec le moins. Nous avons certes à l’échelle individuelle une capacité de changement, mais elle est limitée et contrainte par notre environnement de vie. Il n’empêche que l’on peut faire des efforts sur certaines choses, mais cela prend du temps, cela nécessite d’être guidé et qu’un environnement propice soit développé.

Agir sans en avoir conscience

Y a-t-il d’autres obstacles ?

Oui. Nos comportements sont pour la plupart automatisés. Prenez la conduite. Au départ, après avoir eu le permis, conduire nous fatigue, on a besoin de se concentrer davantage, mais petit à petit, nos gestes s’automatisent et deviennent plus faciles. Cette automatisation nous permet de consommer moins de ressources cognitives et d’être multitâches. A terme, il nous est possible de discuter, écouter la radio, planifier sa journée, en conduisant. Et il en va de même pour nos actions au quotidien, on agit sans en avoir forcément conscience. Et ces gestes ne sont pas toujours vertueux pour la planète, mais lorsque l’on s’en rend compte, il est souvent trop tard.

Enfin, à l’échelle du citoyen, de nombreuses barrières se dressent entre la représentation des enjeux à partir des informations qui lui sont transmises, la motivation à agir en conséquence à son échelle et le passage à l’acte. D’où l’intérêt de prendre en compte son histoire et les conditions dans lequel il se trouve, c’est-à-dire sa marge réelle de manœuvre.

Du coup, comment s’en sortir ?

Déjà, il y a nécessité de créer des alternatives, et de mettre les existantes en lumière. Néanmoins, pointer les alternatives n’est pas suffisant, il faut accompagner le changement.

On l’a dit, changer est coûteux ; de fait, il est nécessaire d’être en mesure d’arbitrer sur ce qui est le plus prioritaire, afin d’éviter des effets rebonds.

Typiquement, on observe que les personnes recyclant le plus ont par ailleurs tendance à être moins regardants sur leur consommation d’emballage plastique. Bien souvent, le tri pour le recyclage est vendu comme le summum de la lutte contre la pollution plastique, mais dans la hiérarchie Zero Waste, le recyclage est considéré seulement s’il n’a pas été possible d’éviter l’utilisation de plastique en premier lieu.

Pour éviter que les efforts soient importants mais mal alloués, et que des phénomènes de compensation morale apparaissent (exemple : je trie, alors je peux consommer d’avantage, je mange bio alors je peux prendre l’avion pour partir en vacances), il est nécessaire de prendre en compte ces mécanismes cognitifs pour accompagner au mieux le changement.

Les citoyens doivent être en mesure de s’emparer de la transition et de devenir acteurs du changement. S’il faut à tout prix éviter la sur-responsabilisation, ou la culpabilisation des individus, donner les moyens de l’émancipation et les clés de la responsabilisation me semble important, car nous avons un cruel besoin d’alternatives. Pour éviter l’anxiété générée par le sentiment d’impuissance et la paralysie généralisée, il est nécessaire de redonner conscience du pouvoir d’action de chacun, au delà de la l’acte de consommation, mais aussi de donner les moyens à tous de s’emparer de ces enjeux complexes et de trouver sa place dans la transition.

“Sociétés individualisées”

Comment leur faire prendre conscience de leur capacité d’action ?

Pour les individus, il me semble essentiel de mettre l’emphase sur l’action collective. Prendre conscience de sa capacité d’action est un prérequis ; prendre conscience que sa capacité de changement réside avec et par les autres est essentiel. Nos sociétés se sont individualisées, et nous avons perdu de vue ce qui fait, en tant qu’espèce, notre immense pouvoir de transformation, par nos réseaux sociaux, de la capacité que l’on a à partager de l’information, à coordonner les expertises et les sensibilités, à coopérer.

Prenons l’exemple des cigarettes jetées au sol. Pourquoi ce geste est-il tant répété ?

Peut-être ce geste est-il dû à un manque d’information sur la pollution de l’eau, liée aux cigarettes (un seul mégot peut polluer jusqu’à 500 litres d’eau), ou alors à une habitude coriace comme on vient de l’évoquer. Ce geste banal est peut-être aussi valorisé socialement pour certains. Le cinéma est capable d’ancrer ce genre de représentations fortes, et l’industrie du tabac s’est beaucoup appuyée sur ce genre de stratégies basées sur l’identité sociale. La question des besoins artificiels est d’ailleurs une problématique de recherche passionnante sur laquelle les sciences comportementales ont beaucoup à apporter.

Enfin, il faut noter également les injonctions parfois paradoxales. Si les pouvoirs publics ont un rôle à jouer pour uniformiser les consignes de tri à l’échelle du territoire, on observe également un manque de cohérence flagrant lorsque des municipalités interdisent les cendriers sur les terrasses pour lutter contre l’incitation à fumer.

L’ACTE Lab accompagne les organisations engagées dans la transition écologique des territoires pour faciliter le développement de plans de transition écologique plus efficaces et justes car ajustés aux contraintes humaines et sociales. Il développe également des projets de recherche orientés vers l’action en partenariat avec des organisations et des laboratoires de recherche.


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