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Cet article a été publié initialement sur Pop’Sciences Mag.

Les lieux à revitaliser et l’urbanisme transitoire apparaissent de plus en plus intéressants pour des investisseurs, des collectivités, des bailleurs et des collectifs, qui y décèlent de nouvelles opportunités économiques.

Les crises successives des modèles urbains et économiques de la seconde moitié du XXe siècle ont occasionné le délaissement de nombreux espaces dans nos villes. Ces hangars, ces docks à l’abandon, ces terrains vagues et autres usines désaffectées ne sont aujourd’hui plus seulement investis – licitement ou non – comme des espaces de refuge, de création ou d’échange par des squatteurs ou des artistes. Désormais, la rouille et les murs tagués suscitent la convoitise d’autres acteurs qui désirent enrichir l’occupation de ces friches d’une finalité « productive ».
L’urbanisme transitoire, à contre-pied du squat

Les squats, ces espaces vides occupés sans autorisation ni rétribution, sont de deux natures selon Florence Bouillon : « D’un côté, les squats d’habitation, adoptés par nécessité et révélateurs d’un “problème social” ; de l’autre, les squats d’activités, adoptés par conviction et vécus comme moyen d’émancipation. » Certains projets d’occupation transitoire de lieux se réfèrent à cette seconde acception et s’affichent comme la variation « légale et consentie » du squat. S’ils se revendiquent comme des héritiers de ce mouvement, c’est parce qu’ils en retiennent la dimension d’autogestion ainsi que l’objectif de satisfaire des besoins qui ne le sont pas ailleurs. Inspirées du squat ou non, les installations temporaires dans la ville se multiplient. À tel point que le phénomène s’est institutionnalisé sous la dénomination d’« urbanisme transitoire ». Il s’agit de la concession temporaire d’un lieu par leur propriétaire (souvent une collectivité publique) dans le but d’optimiser économiquement, socialement ou culturellement cet espace avant qu’il ne soit détruit ou rénové.

Qu’ils s’affirment ou non comme successeurs des squatteurs ou des friches artistiques, les projets d’urbanisme transitoire proposent tous une approche bottom-up (du bas vers le haut) qui veut réactiver le dynamisme d’un quartier, au moins temporairement, par des propositions événementielles, sociales économiques ou culturelles.
Faire briller la poussière !

La récente acquisition par un groupe d’investisseurs privés d’une ancienne cimenterie à Albigny-sur-Saône, dans la périphérie lyonnaise, illustre cette volonté naissante de revitaliser des lieux vacants, tout en faisant valoir des projets économiquement « gagnants-gagnants ». Darwin, B17, Ile de Nantes… Tous ces projets s’attachent à conserver les codes et symboles de leurs utilisations passées. Reste à comprendre si l’objectif est uniquement patrimonial ou s’il s’agit de se réapproprier certains codes dits transgressifs et de disneylandiser le squat. Jacques Chalvin, investisseur du projet Ma Cimenterie, s’en défend. Jusque très récemment squattée, l’ancienne usine albignolaise est une superposition unique de deux époques, de deux univers extrêmement différents, mais qui se combinent avec panache. D’abord, se dressent les impressionnantes bâtisses, rares vestiges industriels du début du siècle dernier dans la région. Ensuite, surgit la pellicule artistique sur les parois de toute l’usine, témoignage des occupations successives de squatteurs, de sans-abris et d’autres artistes, dans la poussière du béton vieilli.

Ici, les investisseurs souhaitent capitaliser sur l’image transgressive du squat qu’ils souhaitent conserver en quasi-totalité dans le projet final. Pour eux, il s’agit aussi de faire valoir leur rôle de défenseur du patrimoine industriel. Une double approche qui n’est pas contradictoire selon eux : ils assument en effet « viser un large public » sensible à ces deux facettes. Leur objectif est de créer un lieu de vie unique dans ce secteur périphérique : il rassemblera des services de restauration, des programmes de création artistique, des événements culturels ou professionnels ainsi que des loisirs festifs. Jacques Chalvin précise que la période précédant la rénovation (prévue d’ici deux ans) sera utilisée pour faire vivre le lieu, mais surtout pour rentabiliser et amortir une partie des frais liés aux travaux. L’éphémère se construit un business model !
Rentabiliser les occupations temporaires

Le « réemploi » dans la construction, l’aménagement et la reconstruction des villes n’est pas un phénomène nouveau. Les historiens et les architectes le connaissent bien. Ils utilisent le terme latin de spolia pour désigner des pièces artistiques ou architecturales de monuments historiques issues de bâtiments qui leurs sont antérieurs. Aujourd’hui, c’est autant pour des raisons financières qu’environnementales que les pratiques du réemploi des matériaux bâtiments, chutes, mobilier ancien…) sont remises au goût du jour dans les projets d’urbanisme transitoire.

En outre, le business model de l’éphémère est important dans cette période intermédiaire entre l’acquisition du lieu et l’aboutissement du projet. S’étendant parfois sur plusieurs années, cet entre-deux impermanent était généralement synonyme de gouffre financier. Avec le cadre légal, normé et innovant de l’urbanisme transitoire, les collectivités, les bailleurs, les propriétaires et les porteurs de projets ont trouvé une solution de rentabilisation à ces lieux vacants. En effet, il n’y a plus besoin de gardiennage permanent, le patrimoine industriel est préservé et rénové, et les projets d’occupation temporaire ne participent pas uniquement au partage de la fabrique urbaine et au maintien du tissu social du quartier. Ils concourent également à l’optimisation du foncier et à la financiarisation d’une partie du projet d’aménagement final du lieu.

S.B

Opportunités et limites de l’urbanisme transitoire

Michel Lussault, géographe, professeur de l’Université de Lyon et Directeur de l’École Urbaine de Lyon revient sur ce phénomène, son histoire et sa récente expansion au cœur de nos territoires.


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