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DÉCRYPTAGE – Comment ne pas déprimer face aux dernières nouvelles sur l’état de la biodiversité dans le monde ? Des solutions, politiques et individuelles existent pourtant.

La Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) a rendu public, lundi 6 mai, la synthèse politique d’une étude sans précédent. Pendant trois ans, 145 experts, issus de 50 pays, ont travaillé sur un rapport de 1700 pages qui revient sur l’état de la biodiversité dans le monde. La synthèse politique de ce travail a été approuvée par les 132 états membres de l’IPBES, ce qui signifie qu’ils en reconnaissent toutes les conclusions scientifiques.

Des conclusions peu réjouissantes. « La nature décline globalement à un rythme sans précédent dans l’histoire humaine – et le taux d’extinction des espèces s’accélère, provoquant dès à présent des effets graves sur les populations humaines du monde entier », affirment les chercheurs.

Dans les grandes lignes :

  • Environ 1 million d’espèces animales et végétales sont aujourd’hui menacées d’extinction, notamment au cours des prochaines décennies, ce qui n’a jamais eu lieu auparavant dans l’histoire de l’humanité
  • Depuis 1900, l’abondance moyenne des espèces locales dans la plupart des grands habitats terrestres a diminué d’au moins 20 % en moyenne
  • Plus de 40 % des espèces d’amphibiens sont menacés
  • Près de 33 % des récifs coralliens sont menacés
  • Plus d’un tiers de tous les mammifères marins sont menacés
  • 10 % espèces d’insectes sont menacés selon une estimation provisoire

Repenser l’utilisation des terres et des mers 

Les chercheurs ont cherché à déterminer les principales directes causes de cette situation. Selon eux, les deux facteurs principaux sont l’utilisation des terres et de la mer (30% des impacts) et l’exploitation des ressources naturelles (23%). En d’autres termes, l’agriculture intensive, l’élevage la chasse, la pêche et la déforestation menacent la survie de nombreuses espèces. L’étalement urbain fait également partie du problème : depuis 1992, la surface des villes a doublé au détriment des espaces naturels.

Pour autant, cette trajectoire n’est pas immuable. Des solutions existent. « La bataille n’est pas perdue », a insisté la docteure Anne Larigauderie, secrétaire exécutive de l’IPBES, lors de la présentation de la synthèse.

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Sur l’agriculture, notamment, le rapport met en avant l’intérêt de pratiques plus respectueuses de l’environnement, comme l’agroécologie et la nécessité de repenser notre système alimentaire dans son ensemble, des producteurs aux consommateurs. Concernant la pêche, il met en avant là aussi l’intérêt de pratiques plus raisonnées, avec des zones protégées et des quotas efficaces.

Le changement climatique, la pollution et les espèces exotiques envahissantes sont également citées parmi les menaces qui pèsent sur les espèces.

Écouter les autochtones

De manière inédite pour un travail de cette ampleur, le rapport de l’IPBES aborde le sujet des peuples autochtones et communautés locales. Au moins un quart de la superficie de la planète est gérée traditionnellement par ces populations. Ces zones se dégradent en général moins que les autres territoires, selon les auteurs du rapport. Ils estiment qu’il faudrait mieux prendre en compte les points de vue, savoirs et  droits des peuples autochtones et des communautés locales.

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Consommer différemment

Les auteurs ont également observé des facteurs indirects liés à l’interconnexion entre les pays dans un contexte de mondialisation. « Les principaux facteurs indirects comprennent l’augmentation de la population et de la consommation par habitant ; l’innovation technologique, dont les dommages causés à la nature ont diminué dans certains cas tandis qu’ils ont augmenté dans d’autres et, de manière critique, les questions de gouvernance et de responsabilité. Une tendance qui émerge est celle dite de l’interconnectivité mondiale et du « telecoupling ». Dans ce cas, l’extraction des ressources et leur production ont lieu dans une partie du monde, mais servent souvent à satisfaire les besoins de consommateurs éloignés, qui vivent dans d’autres régions », a déclaré le professeur Eduardo S. Brondízio.

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On le voit, les comportements des consommateurs ont aussi des conséquences. Comme le résume Franck Courchamp, chercheur au CNRS, dans un entretien avec les lecteurs du Monde : « Chacun d’entre nous a deux cartes dans sa manche. D’abord, la carte d’électeur : les politiciens font ce que les électeurs veulent s’ils veulent être élus. Votez pour ceux qui mettent l’environnement en premier lieu. Ensuite, la carte de crédit : vos choix de consommation font une différence énorme (moins de viande, moins d’emballage, moins d’huile de palme, etc.). Il faut juste qu’on se rappelle que pour être heureux, il y a d’autres moyens que d’aller s’acheter une nouvelle paire de chaussures… ».

La nécessité d’un changement profond

Lors de la présentation de la synthèse, les chercheurs qui ont supervisé l’évaluation du rapport ont mis en avant la nécessité de changer de paradigme. Le professeur Eduardo S. Brondízio a plaidé pour une « réforme des systèmes financiers » et estimé qu’il faut « arrêter de considérer que la croissance est une fin en soi ». L’ex-président de l’IPBES, Sir Robert Watson, a estimé qu’il fallait intégrer la préservation de la biodiversité dans toutes les aspects de la société, « surtout la finance ».

Et même pour ceux qui se soucient a priori peu des autres espèces, « les contributions apportées par la biodiversité et la nature aux populations sont notre patrimoine commun et forment le plus important ’filet de sécurité’ pour la survie de l’humanité » a rappelé la professeure Sandra Díaz. On pense notamment à la nourriture ou aux médicaments, puisés dans la nature, et sans qui nous ne pourrions survivre.

En 2020, les Etats membres de l’IPBES doivent se réunir en Chine pour s’accorder sur des objectifs et engagements politiques liés à ce rapport. Seules des décisions fortes permettront d’enrayer le déclin de la biodiversité.


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