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EXTRAIT DU MAG – Et si demain le réchauffement climatique était considéré comme un crime contre la planète ? Valérie Cabanes, juriste en droit international, et présidente d’honneur de l’association Notre affaire à tous, se bat depuis plusieurs années pour faire reconnaître les droits de la nature. Rencontre avec une experte de la notion d’écocide.

UP – Notre affaire à tous a lancé il y a quelques mois, avec d’autres associations, une action pour assigner l’État français en justice, pour son inaction face aux changements climatiques. La pétition de soutien à cette action, l’Affaire du siècle, a été signée par plus 2 millions de personnes. Comment l’interprétez-vous ?

Valérie Cabanes : J’explique le succès de la pétition par le fait qu’on a réussi à toucher un nouveau public : les jeunes. Il y a d’ailleurs beaucoup de femmes, entre 20 et 30 ans, au sein de Notre affaire à tous. C’est la génération climat qui se réveille. Pendant deux ans et demi, nous avons travaillé avec des avocats, des juristes et des bénévoles sur cette action.

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Puis des youtubeurs nous ont rejoints et nous avons proposé à des grosses associations comme Oxfam, Greenpeace et la Fondation pour la nature et l’homme (FNH) de nous accompagner. Nous avons lancé la pétition en même temps que la première étape de l’assignation en justice, car nous voulions que des citoyens puissent s’associer à cette action. Lorsque nous allons lancer le recours en avril, nous pourrons dire que plus de 2 millions de personnes nous soutiennent.

Comme la procédure va prendre du temps, probablement deux ans, voire plus, cela aura un effet psychologique auprès de l’État. Nous avons espoir qu’il ne fasse pas la sourde oreille. Comme aux Pays-Bas, où, à la suite d’un recours déposé par le collectif Urgenda, l’État avait fait des efforts. Et ce, avant même la confirmation du jugement. Malgré les annonces faites par le gouvernement, malgré l’Accord de Paris, on a une augmentation des gaz à effet de serre depuis 2015 en France. Il faut donc rappeler l’État à ses obligations et son rôle premier qui est de protéger sa population et son territoire.

“On a oublié qu’on était des éléments de la nature”

En parallèle, vous vous battez, depuis plusieurs années, via différentes initiatives, pour faire reconnaître le crime d’écocide dans le droit. Qu’est-ce que cela pourrait changer ?

Un écocide consiste à endommager gravement ou détruire des communs planétaires, c’est-à-dire les océans, l’atmosphère ou des espaces naturels. C’est un crime grave, car cela porte atteinte à l’habitabilité de la planète. Pour définir ce qu’est un écocide, nous nous appuyons sur la notion de limites planétaires définis par les chercheurs du Stockholm Resilience Centre dès 2009.

Ils ont défini des seuils chiffrés pour chaque grand système terrestre (climat, biodiversité, acidification des océans etc.). Pour vivre, l’humanité doit avoir une activité qui respecte ces seuils. On a oublié qu’on était des éléments de la nature – interdépendants des autres espèces et des autres systèmes vivants – il faut réinscrire dans le droit cette réalité-là.

Cela peut paraître logique, mais cela remet en question tout le système économique. En 2013, nous avons interpellé les dirigeants européens avec une initiative citoyenne européenne. En 2015 nous avons fait une proposition d’amendement clé en main au sein de la Cour pénale internationale, pour faire reconnaître le crime d’écocide.

En France, j’ai été contacté par des parlementaires qui voudraient défendre une loi sur le crime d’écocide – donc c’est un concept qui commence à devenir incontournable.

“La première loi sur la nature… aux États-Unis”

Le droit de la nature passe aussi par la reconnaissance d’entités naturelles en tant que personnes juridiques, comme le fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande. Où en est-on sur ce sujet ?

Philosophiquement, c’est difficile pour nous d’accepter que des entités naturelles deviennent des personnes. Alors que les entreprises, des entités virtuelles, sont reconnues comme des personnalités juridiques. On a beaucoup parlé du fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande en 2017, mais le mouvement pour les droits de la nature est beaucoup plus ancien. La première loi sur la nature a été passée en 2006, aux États-Unis, en Pennsylvanie.

Dès 2008, l’Équateur a reconnu ce droit dans sa constitution. En 2009, la Bolivie a adopté une loi sur Pachamama, c’est-à-dire la Terre-Mère. Aujourd’hui, plus de 30 municipalités aux États-Unis ont reconnu les droits de la nature, et se protègent ainsi contre des projets industriels qui menaceraient des écosystèmes. En parallèle, quand ce ne sont pas des politiques qui ont pris des décisions, ce sont les juges qui ont octroyé des droits, en Inde et au Bangladesh par exemple.

Pour moi, le jugement le plus exemplaire est celui de la Colombie en avril 2018. La Cour suprême, saisie par 25 jeunes, a reconnu leur droit à un environnement sain en tant que générations présentes et futures et a, pour cela, reconnu l’Amazonie colombienne comme sujet de droit.

“L’hypocrisie de la France”

Dans les atteintes à la nature, les peuples autochtones sont souvent en première ligne, on pense notamment au projet minier contesté, La Montagne d’Or, en Guyane…

La Montagne d’Or, en plus d’être problématique sur le plan écologique, car c’est au milieu du parc amazonien, illustre l’hypocrisie de la France par rapport aux peuples autochtones. Tout en affirmant qu’elle soutient les droits des peuples autochtones, la France ne reconnait pas les Amérindiens de Guyane car elle se dit République indivisible.

Ils peuvent participer aux enquêtes publiques, mais ne sont pas écoutés comme peuple.  On leur enlève les enfants pour les envoyer dans des internats, on les coupe de leurs traditions, de leur langue, comme cela a été fait au Canada ou aux États-Unis dans les années 60.

On a l’impression que certains acteurs, notamment des multinationales, portent atteinte à la planète, mais sont intouchables et que nous sommes impuissants face à elles. Comment y remédier ?

En effet, les multinationales ne sont pas des vrais sujets de droit international. Leurs dirigeants ne sont pas assujettis à la Cour pénale internationale. Or, il faut essayer de responsabiliser les dirigeants économiques au même titre que les dirigeants politiques sur les choix qu’ils font et qui peuvent représenter une menace pour l’humanité et la vie sur Terre.

Et on ne peut pas faire peser la crise uniquement sur les épaules de citoyens. Il faut aussi des solutions qui responsabilisent les puissances financières et économiques. On ne peut pas les laisser dans un état d’impunité pendant que tout le monde fait des efforts.

Il y a toutefois une prise de conscience entrepreneuriale et industrielle. Certaines entreprises essaient d’être vertueuses. 13 000 étudiants en grandes écoles qui ont appelé au « réveil écologique » des entreprises. En discutant avec des chefs d’entreprise, récemment, certains m’ont dit qu’ils auraient besoin qu’un droit responsabilise les actionnaires, pour leur expliquer qu’ils ne peuvent pas prendre n’importe quelles décisions.

“Mieux respecter la nature”

En tant que citoyens, comment pouvons-nous renouer avec la nature ?

Nous ne passerons à l’action que lorsque nous aurons ressenti une émotion. C’est pourquoi dans mon livre Homo Natura, j’essaie de susciter une émotion, d’expliquer qu’être dans un espace naturel nous apaise et nous nourrit. Mais on peut écrire de la façon la plus poétique possible, il n’y a que par l’expérience qu’on se reconnecte.

Tout ce que je fais est donc complémentaire de toutes les autres démarches pour mieux respecter la nature comme des projets d’éco-villages, d’agroécologie, des stages d’immersion. Il faut aussi renouer avec le collectif, l’universel et l’humanisme. Cela passe par l’empathie : arrêter de regarder la souffrance des peuples d’ailleurs comme des images télévisuelles qui sont loin de nous.

On se protège de cette émotion-là, parce que c’est trop dur, mais c’est elle qui peut nous mettre en mouvement. C’est extrêmement important dans un environnement politique nauséabond, qui prône le repli sur soi.

Il faut aussi que l’on comprenne qu’on ne pourra pas passer d’une transition d’énergie pétrolière et nucléaire à une transition renouvelable et verte en ayant le même niveau de consommation. La notion de développement durable devrait commencer à être remise en question, car aucune croissance n’est éternelle. Ou, alors, on ne l’accepte pas et on devient transhumaniste, on mise sur la géo-ingénerie, et toutes les technologies du futur qui ne bénéficieront qu’à un petit nombre d’humains.

Soit on cherche des solutions pour sauver un maximum de monde, soit on veut continuer à vivre comme un Européen vit aujourd’hui et on sacrifie des centaines de millions de personnes au nom de la croissance.

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Ce article est issu du magazine UP n°23. découvrez nos reportages à retrouver sur notre boutique.

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