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EXTRAIT DU MAG – Depuis près de 20 ans, la chanteuse lyrique Malika Bellaribi-Le Moal, cofondatrice de l’association Voix en développement aide les personnes fragilisées à se reconstruire grâce à la pratique du chant. Sa pédagogie, qui s’appuie sur le langage corporel, la maîtrise des émotions et la technique vocale, a transformé la vie de milliers de personnes. Nous avons assisté à l’un de ses ateliers à Paris.

Elles n’ont pas hésité à faire une heure de route depuis Créteil pour assister à cet atelier hebdomadaire animé par Malika. Eliane, Soraya et Annick ne manqueraient ce rendez-vous hebdomadaire, dans le 13ème arrondissement de Paris, pour rien au monde. « Cet atelier, c’est vraiment ma thérapie, lance Eliane, une dame d’une soixantaine d’années, cela m’apporte énormément de joie de vivre. »

Depuis 6 ans, le chant lyrique est entré dans sa vie et celle de ses amies par surprise, à la faveur d’un projet lancé en partenariat avec le centre social de Créteil. Ce soir- là, aux côtés d’une dizaine de femmes de tous âges et d’une poignée d’hommes, Eliane répète un opéra d’Offenbach, La Presque Grande Duchesse de Gorelstein. D’ici quelques semaines, le groupe de choristes chantera devant le public du centre algérien de Paris cette opérette française du 19ème siècle.

Un choix audacieux, porteur d’un message fort. Cet opéra met en effet en scène l’histoire d’une femme de pouvoir : « Au-delà de la question du simple rapport au pouvoir, il s’agit ici de souligner la difficulté pour un personnage féminin d’assumer un pouvoir qui lui a été confié et d’asseoir sa légitimité », explique Malika Bellaribi-Le Moal.

Un thème qui résonne fortement avec le travail effectué par la cantatrice durant ses ateliers depuis près de 20 ans. Si, en surface, les participants semblent juste apprendre à maîtriser un art vocal exigeant, en profondeur, ces femmes et hommes, qui ont été parfois malmenés par les difficultés, apprennent ici à reprendre les rênes de leur existence,  grâce au chant.

S’imposer, sans se comparer

La main sur le diaphragme, les participants sont d’abord invités à sentir leur souffle. Les techniques proposées par la cantatrice sont très loin de celles enseignées au conservatoire. Le corps, cet instrument naturel, est ici constamment sollicité. Il s’agit d’apprendre, grâce à un travail d’ouverture des cinq sens et l’utilisation juste des émotions, à goûter les sons, à être à l’écoute de son corps, et à trouver le chemin qui permet à la voix de sortir. L’exercice est exigeant et demande concentration, détermination et lâcher-prise. Nombreux sont ceux qui n’arrivent pas toujours à suivre, se perdent dans le groupe.

La cantatrice repère chaque dissonance, chaque tentative de s’échapper de l’instant et recadre celles et ceux qui sont tentés de se cacher derrière leur voisin pour chanter. Il s’agit de ramener chacun à son souffle, à son ventre, ce berceau où la voix prend naissance. « Il faut agir et laisser s’exprimer son corps, sentir avant de réfléchir, c’est l’un des mots-clés de cette pédagogie », précise la chanteuse lyrique. Bien sûr, les choristes se trompent. À chaque fausse note, les élèves craignent d’être jugées par les autres, par leur enseignante. Un réflexe très humain, dans une société où chacun se compare à l’autre pour se définir.

Réussir un spectacle

C’est exactement ce schéma que la cantatrice souhaite déconstruire en ramenant chacun à son corps, à sa voix. Chaque personne apprend à gérer la conduite de son corps et à se responsabiliser. À Sylvie qui semble décrocher, elle lance «  Où étais-tu ? Tu n’étais pas avec toi-même. Comment on fait pour être avec soi-même ? On s’écoute respirer ! », lance-t-elle. Si Malika  n’est jamais dans la complaisance, elle reste toujours dans une bienveillance ferme.

Elle ramène chacune et chacun à sa responsabilité sans culpabiliser : « C’est en se trompant qu’on progresse, un gagnant, c’est quelqu’un qui sait se tromper », répète-t-elle. Marc, le seul ténor de la troupe, a beau fréquenter l’atelier depuis presque 10 ans, et il l’avoue, la bienveillance qui est présente au sein du groupe a été une révélation : « J’ai beaucoup évolué dans ma manière d’être. Apprendre le chant lyrique avec les techniques de Malika, c’est apprendre la confiance en soi et la bienveillance avec les autres. Ce n’est pas un concept théorique, on l’intègre parce qu’on l’éprouve à travers son corps. Réussir un spectacle, c’est réussir à se dépasser soi-même  avec les autres », témoigne-t-il.

Un outil de transformation de soi

« Chanter, c’est oser se dévoiler, cela m’a aidé à prendre confiance en moi dans la vie quotidienne », explique Annick. C’est cette précieuse confiance qu’au fil des années Malika Bellaribi-Le Moal s’efforce de restaurer. La cantatrice a observé les effets de la pratique régulière du chant dans la vie de nombreuses femmes qu’elle a accompagnées : « J’ai vu des femmes battues trouver la force de quitter leur mari, des personnes sans-emploi reprendre des études, d’autres ont juste réussi à faire les démarches nécessaires pour sortir de la grande précarité. »

Comment la pratique du chant lyrique contribue-t-elle à la reconstruction intérieure de personnes fragilisées par les épreuves ? Pour la cantatrice, les réponses résident dans la force de guérison de l’art mais aussi dans les techniques inspirées de différentes thérapies utilisées au cours des ateliers. « Les traumatismes s’impriment dans le corps. La pensée est bloquée pour oublier la souffrance. Grâce aux exercices corporels que je propose, on rééduque la partie du cerveau qui est restée bloquée. Cela permet d’enlever les traumatismes petit à petit. La personne se réapproprie son corps et retrouve sa liberté de penser. »

“Je suis asthmatique, chanter me fait du bien”

Ce travail se fait sur le long terme. Et il n’est pas rare qu’après chaque projet, les participants continuent d’assister aux ateliers, parfois pendant de nombreuses années. La maîtrise des émotions à travers le chant est également  essentielle pour créer une nouvelle dynamique. La peur, la colère, la tristesse sont également utilisées pour créer un mouvement intérieur.

Parfois, les émotions s’expriment par des pleurs, mais pour Malika, il n’y a rien de gênant à cela au contraire : « Cela veut dire que le corps se lave, l’énergie qui était bloquée sort. » Soraya, une fidèle de l’atelier, n’aurait jamais imaginé pratiquer cet art si éloigné de son quotidien et de son milieu social. Elle reconnaît avoir trouvé ici une famille de cœur, ainsi qu’une bonne thérapie pour l’esprit et le corps « Moi qui suis asthmatique, chanter me fait du bien ».

Quand la musique abolit les barrières sociales

« Il n’y a pas deux voix identiques, chaque timbre de voix est unique. Ce qui fait la beauté d’un concert, c’est la richesse des harmonies qui se dégage d’un groupe de choristes », explique Malika Bellaribi-Le Moal. Après 20 ans passés auprès de différents publics, des malades du cancer, des personnes en situation de grande précarité, en passant par des personnes plus aisées, la cantatrice a observé comment progressivement la pratique du chant lyrique a aboli les différences entre les personnes qui ont participé à l’aventure collective de l’opéra citoyen.

“La diva des quartiers”

Grâce à ces projets, des personnes issues de milieux différents se retrouvent ensemble dans des stages, puis sur scène, et cette intimité partagée permet de s’ouvrir à l’autre. Pour Malika Bellaribi, surnommée « la diva des quartiers », en raison de son engagement en faveur des plus fragiles, c’est bien la rencontre dans l’accueil inconditionnel que chacun peut se libérer du jugement social.

« Dans une société qui développe la peur de la différence, il est essentiel, à mon sens, d’œuvrer en faveur de la mixité sociale. Pour favoriser la solidarité, le vivre-ensemble, il faut redonner à chacun l’estime de soi, le respect de sa singularité, au-delà des étiquettes sociales », analyse-t-elle. Et la magie opère, sur scène, le chœur des chanteurs amateurs résonne à l’unisson, aux côtés de solistes et de musiciens confirmés. Leur prochain défi ? Présenter Le Barbier de Séville à Lescar, près de Pau, à l’occasion de la Journée internationale des femmes le 8 mars prochain.

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