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EXTRAIT DU MAG – Dans son livre L’impasse collaborative, pour une véritable économie de la coopération, Éloi Laurent, économiste et enseignant à Science Po et Stanford (États-Unis), défend l’idée que nous vivons une crise de la coopération, alors même que cette coopération est fondamentale pour les humains.

Pourriez-vous expliquer quelle est la différence entre collaboration et coopération ?

Ce livre s’intéresse à une réussite extraordinaire et à un échec, non moins colossal, qui permettent d’éclairer la différence entre collaboration et coopération. La réussite est celle de l’espèce humaine sur la planète. Depuis 7 millions d’années, les humains sont l’espèce vivante qui a le mieux réussi. Nous avons dominé la biosphère et les écosystèmes en l’espace de quelques milliers d’années, plus encore depuis deux siècles.

La question fondamentale à se poser est : pourquoi les humains sont si prospères sur la Terre ? Pour moi, la coopération est le cœur de l’espèce humaine. C’est cette quête de connaissances communes, et pas simplement le fait de faire pour des raisons d’efficacité et d’utilité, qui explique la prospérité humaine sur Terre.

Les inégalités tuent la coopération

Comment se manifeste cette crise de la coopération ?
Mon livre exprime deux idées très simples. Premièrement, la coopération est dévorée par la collaboration. Deuxièmement, la crise de la coopération prend trois formes : l’épidémie de solitude, les nouveaux passagers clandestins ( les 1% les plus riches et les multinationales qui ne paient pas d’impôt ou très peu, ) et la guerre contre le temps. Ce qu’on va finir par détruire, c’est l’être humain. Et, selon moi, cet échec s’explique par la crise de la coopération. On pourrait penser qu’avec la collaboration et tous ses outils numériques, nous devrions surmonter les difficultés actuelles.

Mais si on distingue collaboration et coopération – ce que ni le langage courant, ni les sciences sociales ne font – alors on comprend que nous sommes dans une crise de la coopération et que nos échecs lui sont imputé. 

Comment les institutions peuvent être responsables de l’épidémie de solitude ?

Les institutions, que sont le monde du travail, la famille, les pouvoirs publics, développent l’isolement social et la solitude au lieu de permettre de faire société. Les contraintes de travail séparent durablement les personnes de leur famille et de leurs amis. La déréliction des services sociaux, l’austérité imposée aux territoires et donc aux associations, affaiblissent les institutions de coopération. Un exemple ?

Le monde merveilleux de Google, c’est de la nourriture à volonté, des jeux, des terrains de beach-volley, des billards, des jeux vidéo… moyennant quoi, on contraint en douceur les employés à rester 24h sur 24 au bureau. Dès lors, les collaborateurs ne contribuent jamais au dynamisme économique des quartiers dans lesquels ces sociétés s’installent parce qu’ils ne sortent jamais de leur entreprise.
 

“Les gilets jaunes, c’est aussi la première crise sociale-écologique de France”

Dans votre livre, vous écrivez que « les nouveaux passagers clandestins sabotent la coopération sociale en dégoûtant les autres de coopérer ». Peut-on rapprocher cette idée du mouvement des gilets jaunes ?

J’interprète de deux manières le mouvement des gilets jaunes. Ce sont des personnes dégoûtées par les saboteurs du système fiscal et social. C’est une crise du consentement à l’impôt, non de résistance à l’impôt, comme on a pu l’entendre. Pour consentir à l’impôt en société, il faut que chacun le paye selon ses capacités et reçoive les dépenses publiques selon ses moyens. Or, ces travailleurs sont trop riches pour ne pas payer d’impôts et recevoir des aides sociales substantielles, mais trop pauvres pour pouvoir vivre dignement de leurs revenus.

De l’autre côté, dans nos sociétés, les nouveaux passagers clandestins poussent la puissance publique à une concurrence sociale et fiscale, qui leur accorde une incroyable mansuétude et bienveillance. Alors qu’ils profitent des bénéfices des infrastructures publiques, des routes, de la justice, de la police, etc., ils ne paient pas ou très peu d’impôts. Par exemple, les entreprises de la tech ne paient que 1 à 3 % de ce qu’ils doivent vraiment aux États européens. Par ailleurs, les gilets jaunes, c’est aussi la première crise sociale-écologique de France.

C’est-à-dire ?

Les gilets jaunes, ce sont des classes sociales qui habitent essentiellement à la périphérie des grandes villes et ils sont en tout état de cause piégés par les énergies fossiles dont ils ont besoin pour utiliser leur voiture ou se chauffer. C’est-à-dire qu’ils doivent consacrer une part très importante de leur budget à l’énergie. Et dès qu’il y a une augmentation des énergies fossiles, ils sont immédiatement impactés et en difficulté financière. Les gilets jaunes représentent la première grande révolte sociale et écologique de la France contemporaine. Et ça en annonce beaucoup d’autres, puisque, dans les années à venir, le prix du baril du pétrole va augmenter nécessairement du fait de la lutte contre le changement climatique. Il faut donc une véritable politique de transition sociale-écologique.


“Il se passe une véritable révolution des territoires aux quatre coins du globe”

On voit bien que les pouvoirs publics sont, en partie, responsables de cette crise de la coopération. Peut-on attendre d’eux les réformes nécessaires ?

Je vais vous donner trois exemples précis de choses qui ont été faites, ou qui sont en train d’être faites, sur chacune des crises que je dénonce dans le livre et qui montrent qu’il y a des solutions qui peuvent être mises en œuvre. Au sujet de l’épidémie de solitude, au Royaume-Uni, l’an dernier, un rapport sur la solitude a été confié à une députée.

Les résultats de ce rapport ont conduit à la création d’un ministère de la Solitude, qui prend des mesures spécialement destinées à lutter contre l’isolement social. Concernant les passagers clandestins, Margrethe Vestager, la commissaire européenne à la Concurrence, lutte, depuis qu’elle est en poste, contre la question de l’optimisation fiscale des Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) en Europe, et contre les abus de position dominante des industries de la tech. Elle a infligé des amendes record, de l’ordre de plusieurs milliards de dollars, à ces industries.

-Mais le chantier semble tellement énorme, toutes ces mesures peuvent paraître des gouttes d’eau…

Il se trouve que nous avons réussi à régler plein de problèmes dans la société humaine par la force de la transition politique. L’émancipation des femmes en France est une conquête qui a pris plusieurs siècles. Et cela fait seulement 40 ans qu’elles peuvent signer des chèques sans l’autorisation de leur mari, qu’elles peuvent divorcer librement ou encore travailler et avoir des enfants sans que cela soit considéré comme une indignité morale.

Donc cette transition est récente, même si, au regard du mouvement MeToo, on se rend compte du chemin qu’il reste à faire. L’abolition de l’esclavage, c’est la même chose. Pendant des siècles, on a pensé qu’on ne pourrait pas y parvenir et, pourtant, on a réussi par la force des institutions. C’est ce qu’il nous faut faire aujourd’hui sur les questions de la solitude, du sabotage fiscal et social, et de l’écologie.

On vit une crise de la coopération mais y a-t-il des exemples qui montrent l’existence de mouvements coopératifs puissants aujourd’hui ? L’ESS, l’innovation sociale… ?

Oui, en effet l’économie sociale et solidaire ou encore les villes, les localités, les régions qui évoluent dans une logique coopérative… Il se passe une véritable révolution des territoires aux quatre coins du globe. Des villes commencent à mesurer le bien-être de leurs habitants plutôt que leur attractivité économique, se détournent de la croissance, considèrent que la soutenabilité environnementale est fondamentale. Copenhague, Santa Monica, Bristol… sont quelques exemples de ces villes en transition. Nous sommes dans un monde en ébullition, pas en dépression.

Pour résoudre cette crise de la coopération, parmi les différentes solutions que vous avancez, vous suggérez que, pour accélérer la transition écologique, il faut décélérer la transition numérique. Pourquoi ?

La transition numérique entrave matériellement, symboliquement et psychologiquement la transition écologique. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la dématérialisation n’est pas sans impact sur l’environnement. Les data-centers sont particulièrement énergivores et les matériaux rares nécessaires pour la fabrication des outils du numérique sont générateurs de dommages écologiques considérables. En fait, l’économie mondiale n’a jamais autant consommé de ressources naturelles. Par ailleurs, si la transition numérique donne l’illusion de fluidifier la communication et de nous rendre plus efficaces, là encore la réalité est tout autre.

Le numérique ralentit la coopération, et obstrue nos horizons, nous condamnant à regarder toujours vers le bas, le regard porté sur nos outils numériques. Le numérique accélère le présent, tandis que la transition écologique nécessite une vision sur le long terme. Tout cela empêche la transition écologique. C’est pourquoi je plaide pour un ralentissement de la transition numérique avec une mise à distance des objets numériques dans l’espace et le temps, une régulation de l’Internet des objets et la proscription des voitures autonome.

Cet article est extrait du dernier numéro de UP le mag, avec un dossier consacré au thème : “Peut-on se passer de la voiture ?”, à retrouver sur notre boutique, en version papier ou numérique.

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[1] Les passagers clandestins ou free rider sont ces individus ou organismes qui tirent un avantage, un bénéfice sans participer dans les mêmes proportions à l’effort collectif. 


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