RENCONTRE – François Veillerette, porte-parole de l’association Générations Futures et co-créateur avec le journaliste Fabrice Nicolino de l’Appel des coquelicots milite pour l’interdiction totale des produits de synthèse qui menacent la biodiversité et la santé humaine, mais une agriculture sans pesticide est-elle possible ?

François Veillerette co-créateur d el'appel des Coquelicots qui demande la fin des pesticides. Vous avez lancé le mouvement Nous voulons des coquelicots à l’automne dernier. En quoi consiste-t-il ?

Ce mouvement des Coquelicots est né d’un ras-le bol des militants pour l’environnement, lassés de constater qu’aucune décision concrète n’allait dans le sens d’une sortie totale des pesticides en France. Nous sommes dans une situation où la simple réduction de leur utilisation ne suffit plus. Les effets de ces produits phytosanitaires sur la santé humaine et la biodiversité en général sont désastreux. Notre appel a été signé par plus 390 000 personnes depuis son lancement en septembre dernier. Partout en France, des centaines d’événements sont organisés localement pour demander la fin pure et simple des pesticides de synthèse. Une conscience citoyenne est en train de naître pour protéger les générations à venir des conséquences sanitaires de l’utilisation intensive de produits chimiques dans notre agriculture.

En trente ans, près de 80 % des insectes ont disparu en Europe. Quelles conséquences pour les humains ?

Ce n’est évidemment pas une bonne nouvelle. Il ne peut pas y avoir une humanité en bonne santé sur une planète malade. L’agriculture intensive a perturbé l’équilibre des écosystèmes. Sans insecte, les oiseaux utiles disparaissent également à leur tour et les ravageurs prolifèrent, amenant les agriculteurs à utiliser encore davantage de produits chimiques pour protéger leurs cultures. Les maladies véhiculées par ces espèces invasives peuvent également impacter l’être humain. C’est un cercle vicieux. Il y a pourtant d’autres moyens de faire de la biodiversité une alliée, grâce notamment à la rotation des cultures. Depuis le siècle des Lumières, l’être humain à opposer culture et nature, or l’Homme fait partie de l’écosystème. S’il veut survivre, il doit intégrer son interdépendance avec le vivant

Il y a une résistance au changement

Vous réclamez l’interdiction pure et simple des pesticides de synthèse, mais est-ce une demande réaliste, au vu des enjeux de productivité et de rentabilité ?

La France est le 2ème acheteur de produits phytosanitaires en Europe, derrière L’Espagne. C’est l’héritage de choix du passé. Après la Deuxième Guerre mondiale, notre agriculture a été conçue pour être productive et exporter massivement. Les plantes n’ont pas été sélectionnées pour leur résistance, le système de rotation des cultures a été abandonné. Les engrais ont été fortement utilisés pour soutenir les monocultures. L’approche qui propose des techniques agronomiques à la fois rentables et respectueuses des sols n’a pas été privilégiée. Il y a 10 ans, au moment du Grenelle de l’environnement, le plan Ecophyto devait apporter une réponse au tout-chimique, c’était une décision pragmatique et réaliste, mais les agriculteurs n’ont pas joué le jeu.

Quel bilan faites-vous justement de ce plan Ecophyto ?

L’objectif de ce plan était de réduire de 50 % l’utilisation des produits phytosanitaires à l’horizon 2018. Nous sommes arrivés à échéance et le recours aux pesticides a augmenté de 15 à 20 % sur le territoire, l’échec est donc total. Le plan Ecophyto ne prévoyait aucune mesure contraignante. Des techniques alternatives existent pourtant, mais elles n’ont pas été suffisamment encouragées ou diffusées par la FNSEA, le syndicat majoritaire agricole. Il y a une sorte de résistance au changement. Je connais des réseaux de fermes qui fonctionnent très bien économiquement dans le bassin parisien, tout en ayant réduit de 50 % leur utilisation de pesticides. La productivité est au rendez-vous et la rentabilité aussi. Pour obtenir ces résultats, il faut juste changer de techniques, et c’est là où se situe le problème. Il est plus facile d’utiliser du glyphosate, un désherbant bon marché et très efficace plutôt que de mettre en œuvre des méthodes préventives, comme la rotation des cultures pour endiguer le développement des mauvaises herbes, le désherbage mécanique avant l’ensemencement ou encore le paillage qui permet de stopper la croissance des mauvaises herbes.

Il faut abandonner la chimie pour l’agronomie

Quelles sont les risques sanitaires associés à l’exposition aux pesticides ? 

L’INSERM a publié un rapport en 2013 très intéressant qui fait le point sur les effets étudiés ces 30 dernières années, des pesticides sur la santé des professionnels de l’agriculture et des habitants situés à proximité des zones cultivées. Ces études ont mis en lumière des liens étroits entre le développement de maladies neuro-dégénératives (comme la maladie de Parkinson), des cancers de la vessie, ou encore des malformations fœtales et des troubles autistiques lorsque les mères ont été exposées durant les trois premiers mois de leur grossesse. D’autres études ont également démontré que les pesticides considérés comme des perturbateurs endocriniens entraînent une baisse de la fécondité. Plus récemment, selon une étude épidémiologique réalisée en France, une diminution de 25 % du risque de cancer a été observée chez les consommateurs « réguliers » d’aliments bio, par rapport aux personnes qui en consomment moins souvent. Nous ne pouvons plus fermer les yeux.

La transition vers davantage de cultures en bio est-elle possible ?

Les cultures en bio représentent actuellement 7 % de la surface globale agricole en France. Le nombre d’agriculteurs qui passent au bio a augmenté ces dernières années. La plupart d’entre eux gagne bien leur vie, car les prix de marché bio sont plus élevés. Pour encourager les agriculteurs à passer en bio, il faudrait que le syndicat majoritaire envoie un message clair et accompagne le changement des techniques de production. Pour cela, il faut abandonner la chimie pour l’agronomie. Si on ne change rien aux modèles en place, il est en effet impossible de cultiver une terre efficacement sans produit chimique. Les lycées agricoles comment à proposer des formations en bio aux jeunes agriculteurs. Il y a une avancée, car il y a quelques années, ces formations étaient optionnelles. Toutes les cultures ne pourront pas en bio du jour au lendemain, mais il est possible de réduire l’utilisation des pesticides dans l’agriculture conventionnelle.

On a perdu 20 ans

En France, le glyphosate est déjà interdit d’utilisation pour les collectivités et le sera l’année prochaine pour les particuliers. Comment mettre fin à son utilisation dans l’agriculture ?

On attendait un engagement fort avec l’inscription de la sortie du glyphosate dans la loi. Cela n’a pas été le cas. Il y a un grand flou actuellement sur ce sujet. On reste donc très vigilant. La FNSEA pense qu’on ne peut pas faire sans, car cet herbicide est bon marché et très efficace. C’est une solution de facilité.  Certes, une plateforme en ligne, créée par le ministère de la Transition écologique a pour ambition de collecter des témoignages d’agriculteurs qui appliquent des techniques alternatives (désherbage mécanique) afin d’inciter leurs collègues à suivre leurs recommandations et leurs techniques pour réussir à s’en passer. Tant qu’on reste sur le volontariat, sans de véritables contraintes, je ne vois pas comment on peut accompagner efficacement le changement de pratiques à grande échelle d’ici 2020.

Le métam-sodium a été interdit en France et la Commission européenne interdira dans l’UE l’utilisation complète de trois substances néonicotinoïdes tueuses d’abeilles.  Les choses avancent quand même, non ?  

L’avenir de nos enfants est en jeu 

La France a décidé d’interdire le métam-sodium après l’intoxication de 70 riverains et ouvriers agricoles dans le Maine-et-Loire. C’est positif. Ce fongicide avait déjà fait l’objet d’une interdiction au niveau européen en 2009, mais il pouvait être utilisé sur dérogation pour usage essentiel. Ce produit a fini par être à nouveau homologué en 2012 par l’Europe. C’est le paradoxe du système… Concernant les néonicotinoïdes, la France a été pionnière en alertant sur les effets sur les populations d’abeilles dès le début des années 2000. Elle a financé des recherches qui ont réussi à convaincre l’Europe d’interdire trois de ces substances sur l’ensemble du territoire européen. Mais on a perdu 20 ans, c’est dommage.

Des résidus de pesticides ont été découverts dans les cheveux de 60 % d’Européens, n’est-il pas trop tard pour inverser la tendance ?

Au contraire, maintenant que nous connaissons les dangers de ces molécules chimiques sur la santé, il devient urgent pour les pouvoirs publics d’agir pour les prochaines générations, c’est aujourd’hui une question de santé publique. Selon une étude de l’Endocrine Society, les coûts sanitaires et sociaux des maladies et des troubles chroniques attribuables aux perturbateurs endocriniens sont estimés à plus de 157 milliards d’euros par an au sein de l’Union européenne. Il faut aujourd’hui que les politiques prennent des décisions au service de l’intérêt général et engagent des mesures fortes, c’est l’avenir de nos enfants et de nos petits-enfants qui est en jeu.

François Veillerette – Bio express

1998- 2010 : Président fondateur du Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF), association devenue Générations Futures, dont il est l’actuel porte-parole

2002-2005 : Président de Greenpeace France

2007 : Il cosigne l’enquête Pesticides: révélations d’un scandale français avec le journaliste de Charlie Hebdo Fabrice Nicolino

2010-2015 : Élu conseiller régional Europe Ecologie – les Verts de Picardie

2018 : Il publie avec Fabrice Nicolino Nous voulons des coquelicots, et lance un appel en faveur du zéro-pesticide


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