EXTRAIT DU MAG – Les dernières études scientifiques parues sont pessimistes concernant la lutte contre le réchauffement climatique. Dans un entretien publié dans notre dernier numéro, Jean Jouzel, climatologue et vice-président du groupe scientifique du GIEC de 2002 à 2015, est revenu sur les objectifs fixés par l’accord de Paris.

En 2016, l’accord de Paris était signé par 196 pays. Aujourd’hui, peut-on dire que les termes de cet accord sont suffisants pour limiter la hausse de la température de la planète en deçà de 2°C par rapport à l’ère préindustrielle ?

Rappelons d’abord que le succès de l’accord de Paris tient à son universalité. Et, contrairement aux précédents accords – protocole de Kyoto et accord de Copenhague -, ce sont les pays eux-mêmes qui ont défini leurs engagements. Mais ceux-là ne sont pas à la hauteur des objectifs.
Très clairement, selon les termes stipulés, nous sommes partis pour un réchauffement de l’ordre de 3 ou 3,5°C d’ici la fin du siècle, et ce, même dans le cas des hypothèses les plus optimistes. D’où l’idée, qui est d’ailleurs inscrite dans l’accord, que l’on doit impérativement revoir l’ambition de l’accord de Paris si l’on veut respecter la limite des 2°C en deçà desquels il sera possible de s’adapter, pour l’essentiel, aux changements induits.

Selon le diagnostic du Giec , il faut prévoir un pic d’émissions en 2020, puis une décroissance rapide des émissions de gaz à effet de serre (GES) et, enfin, la neutralité carbone dans la deuxième partie de notre siècle. Où en est-on actuellement ?

Les émissions de gaz carbonique, après avoir stagné en 2014, 2015 et 2016, ont recommencé à augmenter en 2017. C’est vrai en Chine mais aussi en France. Non seulement nous n’arrivons pas à diminuer les émissions de GES, comme on s’y est engagé, mais elles augmentent ! L’espoir que le pic d’émissions soit atteint relativement rapidement s’éloigne. Les dernières projections de l’agence internationale de l’énergie, qui prévoit une augmentation des émissions de gaz carbonique jusqu’en 2040, au moins, ne nous incitent pas à l’optimisme.
D’autant que, d’après les différents scénarios d’émissions possibles établis par les différents groupes de scientifiques, rester en deçà de 2°C d’augmentation à long terme nécessitera des émissions négatives. C’est-à-dire qu’il faudra que nous soyons capables de pomper une partie du gaz carbonique de l’atmosphère.

L’élection de Donald Trump aux États-Unis n’a pas non plus été une bonne nouvelle…

En annonçant qu’il allait retirer les États-Unis de l’accord de Paris, Donald Trump a jeté un froid. La décision a évidemment une incidence dans le pays-même, qui représente près de 20 % des émissions de la planète. Si de nombreux États ont décidé de continuer leur politique de lutte contre le changement climatique malgré tout, on peut craindre un effet d’entraînement de la part de certains pays qui, sans ce retrait, se seraient peut-être engagés. Comme la Russie qui n’a pas encore ratifié l’accord. L’accord de Paris a suscité un certain enthousiasme, le début d’un cercle vertueux. Mais ce dynamisme pourrait disparaître avec Trump.

Quelles seraient les conséquences d’une augmentation au-delà de 2°C ?

Depuis le début du 20e siècle, la planète s’est réchauffée de 1°C, ce qui est notable d’un point de vue climatique. Ce réchauffement est déjà perceptible. Si la température augmente de 3 ou 3,5°C, la jeunesse d’aujourd’hui devra faire face à un climat auquel elle aura du mal à s’adapter dans la deuxième partie de ce siècle.

Mais il est clair que la première conséquence du changement climatique est le risque d’accroissement des inégalités. Ce sont les couches de la population les plus pauvres qui sont les plus vulnérables au changement climatique et qui ont le plus de mal à se remettre des catastrophes climatiques. Il suffit de regarder celles de Saint-Martin dans les Antilles françaises, de Houston l’an dernier, ou de l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans.

Pourquoi les États n’arrivent-ils pas à respecter leurs engagements ?

Pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique, il faut questionner notre mode de vie quotidien. Il s’agit de limiter les émissions liées aux bâtiments, aux transports, à l’agriculture, à l’alimentation, etc., des postes sur lesquels chacun d’entre nous pourrait agir.
Mais la difficulté tient d’abord à la facilité, pour de nombreux pays, à utiliser du charbon, du gaz et du pétrole, parce qu’ils en possèdent ou parce que cette énergie est peu chère. Dans ce contexte, il est difficile de développer des énergies alternatives compétitives, en particulier des renouvelables. Il existe le nucléaire qui ne produit pas de GES mais des débats subsistent sur cette question. Par ailleurs, il est également difficile de limiter les émissions liées à l’agriculture dans un monde où la population va passer de 7 milliards aujourd’hui à probablement 10 milliards en 2050.

Chaque citoyen de la planète a une part de responsabilité dans la lutte contre le réchauffement climatique, donc…

Les changements touchent principalement la production d’énergie. Il faudra abandonner rapidement l’énergie fondée sur les énergies fossiles, mais il faut aussi faire preuve de sobriété de façon indéniable. Si l’on prend l’exemple de l’alimentation, les clés de la lutte contre le réchauffement climatique dans ce domaine sont la lutte contre le gaspillage alimentaire, la relocalisation de la production et une baisse de notre alimentation carnée.

Au vu des lois qui ont été votées depuis 2015, peut-on dire que la France respecte les engagements pris lors de l’accord de Paris ?

En France, les objectifs de la loi pour la transition énergétique et la croissance verte (signée en août 2015, ndlr) sont tout à fait compatibles avec l’accord de Paris. Cette loi stipule la division par quatre des émissions de GES à l’horizon 2050. Nicolas Hulot a revu l’ambition à la hausse l’an dernier en fixant comme objectif la neutralité carbone en 2050. Mais il est clair que nous n’arriverons pas à atteindre l’objectif des 23 % de renouvelables en France en 2020, et que nous aurons des difficultés à respecter la baisse de 32 % des émission de GES en 2030. Ce ne sont pas les textes mais leur mise en œuvre qui pose problème. C’est pareil au niveau européen.

Cela dit, les États ne sont pas les seuls à devoir contribuer. Il y a aussi les collectivités locales, territoriales, régionales, les métropoles. Il faut que tout le tissu économique soit entraîné dans la lutte contre le réchauffement climatique.

Quels avantages, autres qu’environnementaux, la transition énergétique et écologique permettra-t-elle ?

Très souvent, cette transition vers une « société bas carbone » est présentée comme nuisible au développement économique, alors que ce n’est pas le cas. Au contraire ! D’après les projections, si la transition était réalisée de façon efficace, cela pourrait conduire à la création de 900 000 emplois nets en France d’ici 2050, 6 millions à l’échelle de l’Europe.

Les trois gros blocs économiques aujourd’hui sont les États-Unis, la Chine et l’Europe. De ces trois entités, celle qui prendra en main la lutte contre le réchauffement climatique deviendra le leader économique de cette planète. Actuellement, la Chine prend ça au sérieux. La transition est nécessaire d’un point de vue environnemental mais aussi du point de vue du dynamisme économique de l’Europe.

C’est pour cela que vous proposez dans le livre Pour éviter le chaos climatique et financier (éditions Odile Jacob, décembre 2017), coécrit avec Pierre Larrouturou, un pacte finance-climat ?

Si l’Europe réussissait à mettre en œuvre sa transition, si elle atteignait les objectifs ambitieux qu’elle s’est fixés, ce serait un bel exemple et une force d’entraînement à l’échelle planétaire. Cela nécessiterait d’importants investissements, plus de 1 000 milliards d’euros chaque année selon la Cour européenne des comptes, soit à peu près 2 % du PIB de chaque pays. C’est autour de ces chiffres que nous avons construit notre plaidoyer avec Pierre Larrouturou. Mais nous voyons bien les difficultés. Il faudrait une Europe du climat, alors que nous n’avons toujours pas d’Europe de l’énergie.

La France agit dans la lutte contre le changement climatique et, parallèlement, des contrats d’importations, responsables de la déforestation, sont passés avec la Malaisie en échange de contrats militaires. Ne pensez-vous pas que cela décourage le citoyen à qui l’on demande de faire des efforts ? Et que cela envoie des signaux contradictoires ?

De façon globale, on peut dire que les règles de l’OMC sont contraires à celles que l’on doit mettre en place pour lutter contre le réchauffement climatique. L’OMC plaide pour une maximisation des échanges entre les pays, alors que si l’on souhaite lutter de façon efficace contre le réchauffement climatique, c’est plus une relocalisation des activités et des productions alimentaires qu’il faudrait mettre en œuvre. Effectivement, ces décisions peuvent décourager, et découragent beaucoup de gens.

Des députés, des juristes et des ONG ont la volonté d’inscrire l’action pour la lutte contre le réchauffement climatique dans la Constitution. Selon vous, est-ce utile ?

J’ai moi-même été auditionné par les députés en charge de cette modification de la Constitution. Je pense que c’est extrêmement important d’inscrire dans ce texte la lutte contre le changement climatique tout autant que celle contre la perte de la biodiversité. Si possible, dans l’article 1 . Ce sont des démarches positives qui démontrent notre volonté de préserver son environnement. Dans le moyen et le long terme, cela pourra servir de moyen de pression ou de possibilité de mener des actions en justice. Comme c’est le cas en ce moment dans de nombreux pays où les actions se multiplient contre les pays qui ne tiennent pas leurs engagements.

Cet article est un extrait du magazine UP n°21  et son dossier consacré à l’habitat écologique et solidaire, à retrouver, en version numérique ou papier, sur notre boutique en ligne.

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