EXTRAIT DU MAG – L’habitat participatif consiste à partager des espaces et des décisions entre habitants dans un immeuble. Peu répandu en France, il offre pourtant des avantages économiques et sociétaux.

Niché derrière un portail, dans le quartier de Belleville, le Lavoir du Buisson Saint-Louis, avec son jardin en longueur, ses terrasses, ses verrières et son armature colorée, offre un cadre bucolique insoupçonné. Ici, à partir de 1979, douze familles ont décidé de faire réhabiliter un vieil hangar pour s’y installer sous forme d’habitat groupé. Et 30 ans plus tard, ça dure toujours ! Seules deux familles ont quitté l’aventure,  pour des raisons familiales. Le Lavoir du Buisson Saint-Louis a vu grandir des enfants, s’est animé pour des fêtes, des réunions, des rencontres. Ils ne prétendent pas que ce fut toujours un long fleuve tranquille, mais les habitants restent fiers de leur expérience et sont toujours heureux d’accueillir les nombreux visiteurs (étudiants, journalistes, particuliers) qui s’y présentent pour découvrir leur mode de vie.

Le Lavoir du Buisson Saint-Louis lors de portes ouvertes

Philippe Mollon-Deschamps, l’un des habitants, nous ouvre les portes de cet immeuble atypique, où chaque foyer a son appartement, mais partage avec les autres un jardin, une salle commune et une laverie. Ici, un maximum de décisions sont prises sous forme de consensus. L’ensemble a été conçu par les habitants aux côté de l’architecte Bernard Kohn pendant une période de quatre ans, ponctuée de (très) longues réunions. Les appartements ont été conçus selon les moyens et les envies de chacun. « La force de ce lieu est de répondre aux aspirations de tous et de permettre, par sa structure avec son allée centrale, de favoriser les rencontres. On croise toujours quelqu’un, on s’entraide, on improvise des moments conviviaux. Quand nos enfants étaient plus jeunes, ils allaient chez les uns et les autres librement. La grande différence avec les autres immeubles, c’est qu’ici, quand on sort de notre appartement, on se sent encore chez nous, et on connaît tous nos voisins », rapporte Philippe Mollon-Deschamps. Un cadre de vie sympathique, mais aussi économique, puisqu’ils n’ont pas à payer pour l’entretien des parties communes dont ils s’occupent ensemble.

Des projets ouverts sur la ville

À l’origine de l’aventure, quatre familles amies qui ont été rejointes par d’autres via le bouche-à-oreille. Les membres sont tous devenus « copains » au fil des années, avec naturellement des affinités plus ou moins fortes. Les personnes qui ont remplacé les partants ont adopté leur démarche. Une habitante héberge des Afghans sur de longues périodes, avec l’approbation de tous les autres habitants. Dans leur jardin et leur cour, les habitants du Lavoir ont installé un compost, diverses plantes et des légumes. Au milieu des logements, la salle commune est le cœur de leur projet d’habitat participatif. Elle sert pour des fêtes, des répétitions et différentes réunions, selon un planning et des règles bien établis. Il faut dire que les habitants retraités du Lavoir restent très investis et sont tous engagés dans diverses causes, sociales ou humanitaires. Ils louent par ailleurs leur salle à d’autres personnes du quartier pour avoir un petit budget de fonctionnement. C’est aussi là qu’ils ont placé, dans une petite pièce, les machines à laver qu’ils partagent. Dans d’autres projets d’habitats participatifs, il peut aussi arriver qu’une chambre ou un studio, pour recevoir amis et famille, soit partagés.

Philippe Mollon-Deschamps, graphiste de profession, s’investit au sein de l’association Éco Habitat Groupé, fondée en 1978. En 40 ans, il a vu le mouvement évoluer, avec un intérêt pour l’habitat participatif qui est « reparti vers 2008 », après avoir été un peu oublié dans les années 90. Aujourd’hui, il observe qu’il est même devenu « tendance ». Des acteurs plus institutionnels ont commencé à s’intéresser à cette forme d’habitat. En 2011, sous l’impulsion des villes de Strasbourg et de Montreuil (Seine-Saint-Denis), le réseau des collectivités locales pour l’habitat participatif a ainsi été créé. En 2014, grâce à l’action de différents acteurs, l’habitat participatif a été reconnu dans la loi Alur (Accès au logement et urbanisme rénové), et des formes juridiques adaptées à cette forme d’habitat ont été créées : la Coopérative d’habitants et la Société d’attribution et d’autopromotion.

À lire : Commun Village, 40 ans d’aventures en habitat participatif (éditions REPAS, 2016)

Ce livre, fiction inspirée de vrais témoignages d’habitants d’habitats participatifs, relate l’histoire d’un projet, de la naissance de l’idée à sa réalisation sur une quarantaine d’année. L’ouvrage se lit comme un roman et permet de comprendre toute la richesse d’une telle aventure, sans passer sous silence les moments plus difficiles. Une vraie leçon de vie !

Des bailleurs et des collectivités intéressés

Il faut dire que, pour les collectivités, voir des habitants se réunir autour de projets d’habitat participatif présente de nombreux intérêts. « Cela leur permet de mettre en avant l’innovation, de s’investir dans des projets à dimension écologique, avec du lien social, de l’entraide entre les habitants, et d’apporter du dynamisme dans certains quartiers », souligne Camille Devaux, maîtresse de conférences en Aménagement et urbanisme à l’université de Caen. De même, les organismes HLM peuvent voir d’un bon œil que les habitants s’impliquent dans la gestion de leur immeuble. En Ardèche, le maire de Beaumont, pour éviter que son petit village de 240 habitants ne s’éteigne, a œuvré à la création de logements HLM innovants et participatifs. Six maisons de forme ovale à ossature en bois, appelées le hameau des Bogues du Blat, ont été construites en concertation avec des habitants, en partenariat avec la Fondation de France et l’atelier parisien Construire de l’architecte Patrick Bouchain. En Seine-Saint-Denis, la ville de Montreuil et la région ont soutenu la construction d’une résidence sociale menée par l’association Pour Loger, en concertation avec 200 travailleurs migrants d’origine soninké (de Mali et de Mauritanie). Ce lieu intergénérationnel, appelé Le Nouveau Centenaire, et qui fonctionne en autogestion, a ouvert ses portes en 2015.

Le Nouveau Centenaire à Montreuil

Le Nouveau Centenaire à Montreuil

Il ne s’agit là que d’exemples parmi d’autres, tant les formes d’habitats participatifs peuvent varier d’un projet à l’autre. Certains sont initiés par des particuliers, d’autres par des collectivités, plus ou moins solidaires ou écologiques. Ils ne passent pas toujours pas l’intermédiaire d’un bailleur social, certains achètent, d’autres louent, mais toujours avec une notion de « bienveillance » entre les habitants selon Camille Devaux. Malgré le fort intérêt médiatique pour le concept, le mouvement reste toutefois plutôt confidentiel, contrairement à la Belgique, l’Allemagne ou le Québec. La carte du site www.habitatparticipatif.eu comptabilise 93 projets en travaux et 158 projets aboutis. Même si à cela on peut ajouter « de nombreux projets en zone rurale qui ne se font pas forcément connaître », selon la chercheuse, on est loin d’un mouvement d’ampleur pour le moment. D’ailleurs, selon elle, « il  y a plein de raisons, notamment liées au marché du logement, mais aussi aux mentalités des particuliers et des professionnels de l’habitat, de penser qu’on n’assistera pas à une explosion de ce type d’habitat dans les dix prochaines années ».

Philippe Mollon-Deschamps, tout en ayant la conviction que « tous les immeubles devraient avoir une salle commune », autogérée comme chez lui, n’est pas sûr que tout le monde est prêt à adopter ce mode de vie. Quant à l’idée de passer par l’habitat participatif pour faire vivre ensemble des personnes de classes sociaux-culturelles différentes, les expériences réalisées jusqu’ici ont montré que cela ne s’avère pas toujours aussi si positif qu’espéré, si tous les habitants n’ont pas bien été consultés. Pour autant, les sociologues Anne Labit et Sabrina Bresson estiment dans un rapport pour la Fondation de France que « le renforcement des liens entre habitat participatif et habitat social » « paraît prometteur et devrait faire l’objet de plus amples études à l’avenir ». Nombreux sont ceux qui y voient aussi un moyen d’encourager une solidarité avec ou entre séniors. De plus en plus de promoteurs immobiliers proposent d’ailleurs des espaces gérés en commun dans leurs projets. Tout reste donc à écrire, et à partager.

Cet article est un extrait du magazine UP n°21  et son dossier consacré à l’habitat écologique et solidaire, à retrouver, en version numérique ou papier, sur notre boutique en ligne.

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