EXTRAiT DU MAG – Elise Clerc et Audrey Derquenne connaissent bien le graff, pour la simple et bonne raison qu’elles l’ont pratiqué durant de nombreuses années. Femmes dans un milieu composé majoritairement d’hommes, elles ont décidé de sortir un livre intitulé Graffeuses (Alternatives). Rencontre avec les deux auteures.

Article réalisé en partenariat avec RESPECTMAG"Graffeuses" Elise Clerc et Audrey Derquenne

RespectMag : Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre ?

Audrey Derquenne : Il existe aujourd’hui plusieurs livres sur les graffeuses. Nous voulions cependant creuser le sujet et présenter le graffiti français féminin en allant plus en détail dans la recherche : comprendre la démarche et le ressenti des femmes dans ce milieu, et, surtout, présenter les graffeuses pures qui sont trop souvent assimilées à d’autres street-artistes dont la démarche n’est pourtant pas assimilable. Le but était de faire un historique complet de ce mouvement.

Quel message souhaitiez-vous véhiculer ?

Elise Clerc : Il y en a plusieurs, mais ce sont plus des évidences que des messages : éveiller la curiosité du graff qui est aussi pratiqué par des femmes – même si elles sont moins nombreuses que les hommes -, les mettre en avant, ne pas donner de leçon, ni faire de reproche aux personnes de ce milieu. C’est un livre fait par et pour des graffeuses. En tant qu’artiste, la question d’être une femme dans le milieu revient tout le temps. C’est même quasiment la seule question qu’on nous pose. Mais nous voulons surtout parler de notre passion pour le graffiti.

A.D. : Dans un milieu rempli de testostérone, il peut être difficile de ne pas tomber dans les clichés et les préjugés. Les activistes féminines sont parfois jugées « moins capables » ou réduites à un rang, comme « femmes de ». Elles sont connues plus rapidement dans le milieu, car elles représentent une minorité dans une minorité, mais elles doivent davantage faire leurs preuves pour être véritablement reconnues. Pourtant, la démarche et le résultat sont les mêmes. Néanmoins, ce livre n’est pas une revendication féminine. L’idée, au contraire, était de montrer que le graffiti féminin n’était pas représentatif de l’image caricaturale à laquelle il est souvent assimilé.

Les graffeuses ont-elles facilement accepté de témoigner ?

E.C. : J’ai eu beaucoup de retours positifs de la part des filles. Elles étaient très enthousiastes… pour celles en tout cas qui ont participé ! Car il y a eu des refus, mais jamais de façon sèche ou agressive, jamais dans l’incompréhension. Ces refus, j’ai pu les comprendre. À une certaine époque, ça ne m’intéressait pas non plus de me mettre en avant. Il y a aussi des personnes qui voulaient tourner la page, complètement. Elles ne souhaitaient pas s’exprimer, ce que j’ai naturellement respecté.

A.D. : Nous nous sommes adaptées à chaque caractère, car se livrer n’est pas chose facile. Si certaines se sont confiées totalement dès le début des échanges sur leur carrière, d’autres ont été plus réservées.

Le graff est un milieu asexué. Pour autant, le témoignage d’une des protagonistes du livre, Klore, révèle que c’est un livre qui fait la part belle aux préjugés…

E.C. : Oui, parce que nous avons toujours été confrontées à cela. Mais beaucoup d’artistes revendiquent ce côté asexué parce qu’elles veulent avant tout être prises au sérieux par rapport à leurs productions. On nous met dans des cases malgré nous, parce qu’on nous rappelle assez souvent qu’on est une fille… aussi bien de manière positive que négative. Même si les filles sont dans le milieu du graff depuis le début, il y en aura toujours qui auront des préjugés.

A.D. : Si certaines personnes savent contempler une œuvre sans la juger par rapport au sexe de l’artiste, cela ne va pas de soi pour tout le monde. Consciemment ou inconsciemment, il me semble, qu’au fond, nous sommes tous influencés par cette information, mais avec plus ou moins d’importance, et surtout quand cela concerne un milieu majoritairement masculin. Le graffiti a la faculté de pouvoir être anonyme et mystérieux. Si un ou une graffeuse ne souhaite pas que son identité soit connue, il peut être aisé d’y parvenir. Un graffiti apparu dans la nuit ne laisse pas de trace et ne donne aucune information sur l’identité de son auteur.

On a l’impression que l’artiste Fancy a ouvert la voie aux autres créatrices. Était-ce une des pionnières du genre ?

E.C. : C’est une référence. Il y a aussi eu Emma qui vient de la même époque. Fancy a été plus médiatisée, parce qu’elle a participé à un groupe (le SDK, un des groupes français de graff les plus célèbres des années 90, ndlr.) très médiatisé, qui a fait des livres, des magazines…

Ce qui ressort du livre aussi, c’est que beaucoup de graffeuses ont du mal à concilier leur vie personnelle et leur passion pour le graff…

E.C. : Oui. Il y en a qui ont choisi de ne pas avoir d’enfant et de continuer leur carrière, il y en a qui font une pause pendant leur maternité. Cela dépend des femmes, c’est différent selon les parcours. Personnellement, je ne me vois plus prendre les risques que j’ai pu prendre avant, parce que j’ai des enfants.

Le graff a longtemps fait l’objet d’une féroce répression de la part des pouvoirs publics. Est-ce toujours le cas à l’heure où il devient tendance ?

E.C. : Je ne peux pas vous dire si c’est toujours le cas, car je ne suis plus du tout dans le circuit. Au début des années 2000, il y a eu une grosse répression due au fait que la production de graffs s’intensifiait, notamment durant les jours de grèves, synonymes d’arrêts des trains. Là, les graffeurs s’en donnaient à cœur joie, notamment en 1995 où c’était un peu la fête à ce niveau. Depuis, ça s’est un peu calmé, les procès sont passés. Je me souviens de l’arrestation et du procès d’Azyle et de Vices (celui des « graffeurs du métro », condamnés à 8 mois de prison avec sursis et 138 000 euros de dommages et intérêts en 2007, ndlr.), très médiatisé. Veulent-ils réinstaller ce climat de répression ? Je n’en sais rien.

A.D. : Je vois deux raisons principales à cette répression. Le coût engendré par les remises en état initial des supports (système ferroviaire, réseaux autoroutiers et ferroviaires, murs de ville, etc.) et surtout le fait que le graffiti représente un mouvement qui n’est pas contrôlé par l’État. Un croche-pied fait aux lois, à leurs représentants et aux systèmes de sécurité aussi divers soient-ils. Et cela, à la vue de toute la population. La réalisation d’un acte illégal est la preuve qu’il existe des failles dans un système les interdisant.

Des lieux comme l’Aérosol, à Paris, et des artistes comme Lokiss ou Banksy, contribuent-ils à cette démocratisation du graff ?

E.C. : Oui, mais ça, c’est un peu depuis la naissance du graff. Il y a un côté cool dans cet art qui, même s’il est vu comme « sauvage », revêt un côté cool. La RATP a même fait récemment intervenir des graffeurs pour des créations d’affiches ! En même temps, il y a tellement de passionnés avec tellement de motivations différentes qu’il est difficile de parler de tendance dans ce milieu. Les gens ont toujours la même image au sujet du graff. Il y a une phrase qu’on me répète souvent : « J’aime beaucoup le graff avec de belles couleurs, des beaux cartonnages, en revanche, je n’aime pas les tags. » Pour ces personnes, le tag est lié à la salissure, la dégradation. Ça sera toujours vu ainsi.

A.D. : Même si le graffiti est entré dans les musées et galeries depuis plusieurs décennies, ce sont des lieux comme celui-ci qui continuent de rendre ce mouvement toujours plus accessible à la population. Et qui dit population, dit commercialisation. Il s’agit d’une évolution logique dans la société actuelle. Tous les mouvements, aussi contestataires soient-ils, sont un jour récupérés et commercialisés d’une manière ou d’une autre. Les publicités regorgent aujourd’hui d’images issues du graffiti. De grandes marques font appel à des artistes pour rendre leurs produits plus tendance. Le graffiti est donc à la mode. Personnellement, ce concept me déplaît. Qu’il soit réalisé de manière légale ou illégale, le graffiti n’a pas pour but premier d’être contrôlé, discipliné ou monnayé. Le principe de ce type de lieux semble alléchant pour certains : des murs à disposition, pouvoir rendre son travail visible aux yeux d’un nombre important de personnes. Mais rien ne remplacera les sensations éprouvées par un graffeur de trouver lui-même son support, de peindre librement à l’abri des regards et de la manière dont il l’entend.

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