“L’entraide est quelque chose qui touche à notre humanité profonde”


EXTRAIT DU MAG – Et si la loi du plus fort n’était qu’un mythe dépassé ? Et si, au contraire, l’entraide et la solidarité pouvaient aider l’humanité à faire face aux crises écologiques et sociales à venir ? Dans L’entraide, l’autre loi de la jungle, les docteurs en biologie Pablo Servigne et Gauthier Chapelle déconstruisent des croyances obsolètes en s’appuyant sur l’observation du vivant.

Comment est née la croyance que le monde repose sur la loi du plus fort ?

Pablo Servigne : On peut distinguer deux influences majeures. La première est le traumatisme des guerres de religion du Moyen Âge en Europe, qui ont ancré dans la tête des philosophes du libéralisme (Locke, Hobbes, etc.) la croyance que la nature humaine était fondamentalement mauvaise et cruelle. La deuxième remonte à l’époque victorienne, où le tout jeune capitalisme cherchait des fondements idéologiques et a déformé la théorie darwinienne pour lui donner la forme de « la loi du plus fort ». Ce que Darwin n’a jamais dit… Il parlait de « sélection des plus aptes », ce qui inclut aussi l’idée que l’on peut s’entraider pour survivre.

N’y a-t-il pas toujours eu des proies et des prédateurs dans la nature ?

Gauthier Chapelle : La prédation, comme la compétition et l’agressivité font partie intégrante du vivant depuis toujours. Par définition, la prédation est une relation où une espèce se nourrit d’une autre, avant de l’avoir tuée (comme un lion et une gazelle). Mais les prédateurs peuvent aussi s’entraider pour chasser ! Ensuite, les proies se sont toujours défendues, y compris en s’associant. Les gazelles surveillent ensemble l’arrivée de prédateurs et du côté du monde végétal, les acacias se préviennent chimiquement de l’attaque des herbivores.

Et qu’en est-il de la compétition ?

G.C. : La compétition est effectivement inhérente au vivant, mais c’est une relation coûteuse pour tous les individus concernés, car ils risquent gros : la fatigue, des blessures ou carrément la mort. Ainsi, la plupart des animaux ont tendance à l’éviter ou la minimiser. Les plantes, les animaux ou les microbes, mettent en œuvre une stratégie d’entraide parce qu’elle est particulièrement efficace en situation de disette, et permet alors à plus d’individus de survivre, plus longtemps, à partir d’un stock de ressources limité.

L’entraide est donc plus courante que l’on ne l’imagine au sein du vivant ?

G.C. : Cette stratégie « gagnant-gagnant » est extrêmement répandue et constitue un principe fondamental à la base de la résilience des espèces et des écosystèmes. Ce principe d’entraide se manifeste à toutes les échelles, aussi bien au sein d’individus de la même espèce (qui deviennent alors des espèces plus ou moins « sociales », comme les fourmis, les loups, les sardines ou les humains), qu’entre espèces différentes. Dans ce dernier cas, on parle de mutualisme ou de symbiose. Certaines symbioses sont les piliers de la vie sur Terre, comme celles qui unissent tous les organismes multicellulaires tels que les plantes, les animaux ou encore les champignons. La symbiose entre les plantes et les champignons au niveau des racines (les mycorrhizes) se rencontrent chez 90 % des espèces de plantes, et c’est un des facteurs de leur prospérité.

Dans votre livre, vous expliquez que la coopération est également essentielle pour la survie des groupes humains … Pourquoi ?

P.S. : Tout simplement parce que les groupes les plus coopératifs sont ceux qui survivent le mieux. Aussi bien à la compétition avec d’autres groupes, qu’aux conditions difficiles. Des groupes constitués d’individus égoïstes péricliteront rapidement, et c’est aussi le cas pour les sociétés gouvernées par des systèmes politiques et idéologiques favorisant l’égoïsme.

Qu’en est-il de l’individu? L’entraide est-elle réellement spontanée ?

P.S. : Oui. Aussi étrange que cela puisse paraitre, en situation de stress, et même de stress intense comme les grandes catastrophes (tsunamis, attaques terroristes, tremblements de terre, etc.), les survivants montrent des comportements de calme, d’auto-organisation, d’entraide et d’altruisme. Tous les témoignages de rescapés le montrent, la panique est extrêmement rare. Le problème est que même si notre capacité d’entraide spontanée est puissante, elle ne suffit pas à « faire société ». Il faut des mécanismes sociaux de stabilisation des niveaux d’entraide. Et l’évolution nous en a fourni plusieurs…

Quels sont les mécanismes qui favorisent l’émergence de l’entraide ?

P.S. : Il faut trois ingrédients indispensables : les individus d’un groupe doivent partager un sentiment de sécurité, un sentiment d’équité et un sentiment de confiance. Si l’un de ces trois ingrédients est absent, s’il y a trop d’inégalités au sein d’un groupe par exemple, alors l’entraide n’émerge pas et la compétition revient automatiquement. Il y a aussi trois autres mécanismes fondamentaux de la stabilisation de l’entraide au sein d’un collectif : le phénomène de réputation, le fait que le groupe punisse les tricheurs et le fait de récompenser les altruistes. Ces deux derniers principes forment la base de toutes les morales, c’est-à-dire, de toutes les sociétés humaines.

Que nous apprennent les neurosciences sur l’esprit de coopération ?

P.S. : Il y a beaucoup d’expériences de neurosciences sur les comportements altruistes et coopératifs. C’est passionnant. Lorsque quelqu’un coopère avec vous, par exemple, l’aire du plaisir et de la récompense vont s’activer dans votre cerveau, alors que lorsque quelqu’un triche devant vous, ce sera l’aire du dégoût. Lorsque c’est un ordinateur qui coopère en face de vous, le cerveau ne réagit pas, ce qui montre que l’entraide est quelque chose qui touche à notre humanité profonde, il y a là quelque chose de sacré comme le dit si bien Régis Debray dans son livre, Le moment fraternité.

Comment l’économie pourrait-elle s’inspirer de toutes ces observations ?

G.C. : Il y a déjà des courants économiques qui s’inspirent des principes du vivant, et ils fonctionnent très bien ! L’économie bleue, l’économie circulaire, le cradle to cradle, l’économie symbiotique, l’économie coopérative, etc. Elles forment des modèles beaucoup plus résilients, adaptables, puissants et soutenables que l’économie classique, c’est-à-dire « l’économie asociale et égoïste » par opposition à l’économie sociale et solidaire.

Notre système basé encore majoritairement sur la compétition, à l’école, dans l’entreprise, est-il voué à disparaître, tout comme la culture de l’égoïsme ?

P.S. : Nous l’espérons ! Mais ce n’est pas gagné. Le néolibéralisme s’est imposé depuis l’après-guerre à coups de millions de dollars, de centaines de penseurs et de dizaines de business schools. Ce n’est pas rien. Inverser la vapeur prendra du temps malheureusement, mais c’est le seul chemin qui puisse diminuer les chocs économiques, politiques et sociaux des prochaines années. Car les catastrophes globales vont s’accélérer et s’amplifier. Si nous continuons à cultiver l’individualisme, la compétition et l’égoïsme, nous risquons de disparaitre en tant que civilisation, mais aussi en tant qu’espèce.

N’est-il pas déjà trop tard face à l’urgence des enjeux environnementaux ?

G.C. : Trop tard pour éviter une hausse de température de 2 à 6°C, avec tous les problèmes qui s’en suivront ? C’est sûr. Et nous ne pourrons pas dire que nous n’avons pas été prévenus. Nous allons subir une montée du niveau des mers pour des siècles, un déplacement des zones agricoles et habitables, et une hausse drastique des événements météorologiques extrêmes, qui va nous ramener les pieds sur Terre. Nous allons nous rendre compte que même nous, les supposés Homo sapiens, vivons toujours en interdépendance avec les autres espèces, et avec le climat ! Face à cette transformation drastique dont on mesure à peine les conséquences, nous n’avons pas d’autre choix que de faire ce que les humains (et les autres espèces sociales) ont toujours fait en situation de crise : s’entraider !

En quoi l’entraide est-elle selon vous l’avenir de l’humanité ?

P.S. : Il nous faut véritablement réinventer une civilisation consciente de son interdépendance avec le reste du vivant, sur fond d’érosion massive de la biodiversité, et surtout en faisant tout ça sans combustibles fossiles, et donc beaucoup moins de métaux ! D’autant que la contrainte, bien plus que climatique, sera systémique et multifactorielle, comme nous l’avons montré avec Raphaël Stevens dans le livre Comment tout peut s’effondrer (Seuil, 2015). Les humains ont toujours su gérer la pénurie tant qu’ils s’organisaient. Avec notre culture actuelle qui voue un culte à la croissance infinie et à la compétition acharnée, nous avons très peu de chance de nous en tirer. Cela pourrait aboutir non seulement à des effondrements économiques et financiers, mais aussi sociaux et politiques. Et c’est dans l’épreuve des grandes catastrophes que nous pourrons compter sur nos capacités d’entraide. Encore faut-il croire en ces capacités ! C’est exactement pour cela que nous avons écrit ce livre. Pour montrer qu’il est facile d’y croire.

En complément de ce dossier, retrouvez plus de solutions pour réduire les déchets dans une série d’articles consacrés à l’économie circulaire ici.

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