“La sensibilité écolo de mes livres ? Ce sont les lecteurs qui l’éprouvent”


EN LIBRAIRIE – Le premier Prix du roman d’écologie (Le Pré) a été décerné, en avril dernier, à Emmanuelle Pagano pour son livre Saufs riverains, publié en 2017 aux éditions P.O.L. On a échangé avec l’auteure, qui écrit sur le rapport de l’Homme à l’eau.

Emmanuelle Pagano, dans Saufs riverains (le volume II de sa Trilogie des rives), raconte l’histoire de familles héraultaise et aveyronnaise. Elle remonte le temps et l’arbre généalogique pour présenter les aïeuls, un par un. Les membres des familles et surtout leurs environnements respectifs, qui changent, qui s’adaptent au gré des saisons, des époques. Emmanuelle Pagano suit les évolutions des sols, génération après génération, et montre que la présence humaine impacte la terre, l’eau et les roches. Rencontre avec une auteure issue “d’une famille paysanne“, qui entend, avec ces manuscrits, protéger les zones rurales.

Emmanuel Pagana, la première à recevoir le Prix du roman d'écologieUP le mag : Pourquoi avoir voulu écrire cette Trilogie des rives ? Pourquoi cette volonté de remonter si loin la généalogie des deux familles traitées dans ce tome ?

Emmanuelle Pagano : Au départ, je voulais écrire une longue saga familiale, qui partait de la source d’une rivière, au temps des ancêtres de cette famille, jusqu’à la mer, mais cela impliquait des migrations difficiles à légitimer. C’était un peu trop complexe à mettre en place. J’ai donc morcelé cette « saga » en trois histoires familiales séparées, avec trois familles et trois géographies différentes, trois relations à l’eau… Les trois tomes peuvent donc se lire séparément : seul le thème les relie, qui est la relation de l’Homme et de l’eau. Seule la deuxième histoire a un lien direct avec « ma » famille (qui se trouve sur les terres héraultaise et aveyronnaise), même si ce lien est tout de même distendu et s’il y a beaucoup d’évocation de mon enfance aussi dans le tome 1 (en Ardèche, où j’ai vécu toute mon enfance et une bonne partie de l’âge adulte).

Combien de temps avez-vous mis pour écrire ces deux tomes, puis le troisième qui arrive bientôt ?

J’ai commencé vraiment d’écrire la trilogie il y a environ 10 ans, avec des recherches en parallèle pour les trois tomes, et l’écriture d’autres livres en même temps. J’ai commencé notamment un roman « hors trilogie », qui concerne malgré tout cette relation de l’Homme et de l’eau, mais qui est un peu « à part », et sur lequel je travaille en ce moment – il s’appelle Hors Gel. Mais il y a des choses de cette trilogie que je porte en moi (ou dans ma tête) depuis bien plus longtemps…

Même si vous avez dit que la recherche documentaire a été longue, vous admettez quelques « petits mensonges et approximations » dans le manuscrit.

Je ne suis pas experte en géologie, géographie, etc. Pour un roman, on a besoin d’être un peu plus cohérent et simpliste que dans la vie où rien ne s’ordonne vraiment, où peu de choses font réellement sens. Dans une fiction, paradoxalement, on a besoin de tricher pour être « réaliste », pour que le lecteur puisse y croire. Or dans la vie, le réel est rarement « réaliste », tant la réalité dépasse la fiction.

Quelles sont les différences entre les deux Emmanuelle – votre personnage, qui porte le même prénom que vous, et vous-même ?

Je n’ai pas de sœur jumelle, je n’ai pas vécu dans la vallée du Salagou (Hérault) mais plus bas, entre vignes et mer. Dans la vallée, j’y allais seulement en vacances.

Quelle a été votre réaction quand vous avez reçu ce prix du roman d’écologie (Le Pré) ?

J’ai tout simplement été très contente !

Vous considérez-vous comme une auteure « écolo », sensibilisée aux enjeux du développement durable, vous qui avez beaucoup écrit sur les terres de vos ancêtres, sur l’eau, les rivières, les lacs ?

Non, parce que je ne souhaite pas être mise dans une « case », quelle qu’elle soit : un auteur à l’écriture « féminine », de « terroir » ou « écolo »… Je ne pense pas non plus être réductible à ce point, je crois qu’aucun auteur ne l’est, d’ailleurs. Simplement, comme beaucoup de personnes, je viens d’une famille paysanne, dont j’ai gardé un attachement à la terre (et à l’eau…) et pas mal de réflexes. Alors, oui, je m’intéresse au paysage, c’est-à-dire à la nature transformée par l’Homme. Et dans mes livres se déplient donc des paysages, ce qui induit, à la lecture, une volonté de protéger ces paysages. Mais je pense que la sensibilité « écolo » que mes livres pourraient contenir est induite, elle fonctionne en ricochet : ce sont les lecteurs qui l’éprouvent.

Pour vous, c’est quoi un roman d’écologie ?

Un livre qui donnerait envie de réfléchir sur notre environnement, quel qu’il soit. C’est-à-dire un livre qui ne serait pas nombriliste, mais tourné vers l’extérieur.


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