C’est une innovation qu’on dirait sortie tout droit d’un film de science-fiction. Des tatoueurs proposent l’implantation de micro-puces sous la peau permettant d’ouvrir des portes sans badge ou de payer sans carte. Serons-nous tous équipés dans un futur plus ou moins proche ? Rien n’est moins sûr…

L’information n’est pas passée inaperçue. En février 2017, huit salariés sur douze de la société belge New Fusion, spécialisée dans le marketing digital, ont accepté de se faire incorporer, par un tatoueur, une puce électronique de quelques millimètres entre le pouce et l’index. Cet outil technologique, aussi gros qu’un grain de riz, remplace leur badge, leur permet de déverrouiller leur ordinateur sans mot de passe ou, encore, de payer leur repas à la cantine…

Certaines start-up proposent déjà le service à Stockholm, en Suède, par exemple dans les locaux du centre de coworking Epicenter. Celui-ci abrite des jeunes sociétés faisant appel à des spécialistes du tatouage ou du piercing afin que les volontaires puissent, en un temps record, faire une copie, acheter une boisson d’un distributeur ou télécharger leur carte de visite dans le téléphone d’une personne lors d’une rencontre professionnelle. Et cela a plu…  près de 200 personnes ont dit oui à la technologie. Ce genre de « greffe », visant à « réaliser » des hommes augmentés, capables d’ouvrir des portes d’entrée sans clef, ni carte, serait-elle envisageable dans un cadre professionnel à grande échelle ?

« Ravalé au rang de simple chose »

Nathalie Nevejans, l’auteure du premier Traité de droit et d’éthique de la robotique civile (LEH Edition, 2017) qui réfléchit, au quotidien, à « la place de l’humain face à la machine », n’y croit guère. Elle considère que proposer à un collaborateur d’accepter une micro-puce revient à vouloir le… fliquer. Ainsi, en incorporant ce mini-objet sous sa peau, on ne peut garantir le respect des droits fondamentaux: « Selon le type de puce, dit-elle à UP, on pourrait rencontrer une atteinte à la vie privée de son porteur. La puce pourrait spécialement porter atteinte au principe de dignité humaine. Et ce principe s’applique même s’il y a consentement de la part du salarié. Ravalé au rang de simple chose, poursuit-elle, le salarié devient l’équivalent biologique d’un badge. »

Donc, aucune chance que ça prenne ? Au sein du monde du travail, qui doit protéger libertés et droits individuels, « les puces pourraient être autorisées, estime Nathalie Nevejans, si l’employeur était en mesure de démontrer que sa présence apporterait des restrictions aux droits et libertés qui seraient justifiées par le but poursuivi. Par exemple, la puce pourrait être admise si elle permettait d’accroître la sécurité des employés travaillant dans un lieu dangereux, comme en mer. » En cas de danger, la puce serait d’une grande utilité aux urgences afin de retrouver le collaborateur…

Un gadget confidentiel

Et hors du travail ? Il existe des salons de tatouage qui proposent désormais ce service futuriste, et certains articles de presse évoquent des événements au cours desquels des personnes se font implanter des puces sous la peau – par exemple au festival numérique Futur.es (ex-Futur en Seine). « Cela peut intéresser des passionnés de science et de technologie, des personnes qui veulent tester par curiosité, imagine la juriste. Mais c’est tout nouveau et encore assez confidentiel en France. »

Et comment cela va-t-il évoluer, d’après elle ? Pour l’instant, seul le bétail est traqué, mais les bêtes seront-elles rejointes par des hommes volontaires ? Découvrira-t-on des hordes de pucés, demain, prêts à devenir cyborgs ? Nathalie Nevejans fait non de la tête et retourne la question : « À quoi cela peut-il bien servir ? À pas grand-chose, puisque c’est du gadget… » Claude Tételin, le directeur technique du Centre national de référence RFID, une association de mise en relation entre clients et fournisseurs d’objets connectés, abonde dans ce sens. « Il n’y a pas de valeur ajoutée, les services de reconnaissance tactile et de paiement sans contact existent déjà, il n’y a rien de nouveau. »

Des puces pour la santé

Est-il pour autant sûr de lui ? Pas à 100 %, sourit-il. « Il y a un engouement pour certaines applications qui ne présentent pas forcément de plus-value dans le sens où leurs fonctionnalités sont remplies ailleurs. » Par exemple, le bracelet électronique pour runners est plébiscité alors qu’un smartphone fera aussi bien l’affaire. Selon lui, les puces sous-cutanées auraient davantage de chances de trouver un écho favorable si elles apportaient un petit plus. Par exemple, dans le domaine de la santé. Et ce, « en associant à la puce un capteur permettant à un médecin d’accéder à des informations – contre-indications, régimes, etc. – qu’il pourrait analyser en vue de donner l’alerte… » Là, il y aurait un sens, pour lui.

Toutefois, pour qu’une majorité de personnes sautent le pas, encore faut-il qu’une grande majorité des bâtiments publics reconnaissent la présence de ces puces. Pour l’instant, peu d’entre eux possèdent des capteurs. Il y aurait donc du boulot de ce côté-là !

« Cloisonner les infos »

Autre hic, et non des moindres : répondre à la problématique de sécurité sur le partage des infos. « Il faut les cloisonner pour éviter que des opérateurs – concurrents ou non – se volent des données sensibles », dit Claude Tételin, qui craint que des informations bancaires tombent entre les mains d’assureurs ou de commerçants. « Ceux-là voudront récupérer les données, connaître les anciennes ventes du client… » Le président de l’association, organisatrice de conférences de sensibilisation sur la technologie RFID (méthode pour mémoriser et récupérer des données à distance), pense aussi à un individu qui change d’employeur. « Que fera-t-il des données de son ancienne entreprise ? Les conservera-t-il à vie ? Et si elles tombent entre les mains de son nouveau N+1 ? »

Selon Nathalie Nevejans, il n’y a qu’« une loi (qui) pourrait finir par imposer l’usage des puces. Cela pourrait d’abord être le cas dans un contexte sécuritaire, par exemple à la suite d’attentats. Mais on peut aussi penser que si l’usage de la puce se généralisait dans la société, le législateur pourrait être incité à adopter une loi qui l’imposerait pour entrer dans les lieux publics, prouver son identité, payer ses impôts, etc. C’est le cas aujourd’hui avec Internet qui est devenu obligatoire pour de nombreuses démarches. »  L’avenir dira si de nombreux Français voudront passer à l’action ou s’ils souhaitent toujours ouvrir les portes à l’ancienne : badger ou tendre le bras et rentrer un code secret…

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