“Les Gaulois mangeaient du chien”, rappelle l’historien Éric Baratay


Les animaux ont toujours côtoyé les humains. Mais leur rôle et leur place ont grandement varié selon les époques. Pour UP le mag, l’historien Éric Baratay, grand spécialiste de la relation Homme-Animal, remonte le temps jusqu’aux sociétés gauloises, au sein desquelles les peuples mangeaient par exemple le chien…

Eric Baratay, historien spécialiste de la relation homme-animal, revient sur l'histoire du véganisme

Crédit: Emmanuelle Merchadur (Seuil)

Eric Baratay, membre de l’Institut universitaire de France, enseigne l’histoire contemporaine à l’université Lyon 3. Il a écrit une dizaine d’ouvrages sur le rapport que nous entretenons aux animaux parmi lesquels :

Biographies animales. Des vies retrouvées, Le Seuil, 2017

Bêtes des tranchées, des vécus oubliés, Paris, CNRS Éditions, 2013

Et l’homme créa l’animal. Histoire d’une condition, Paris, Odile Jacob, 2003

UP le mag : Comment a évolué le véganisme ? 

Eric Baratay : L’idée remonte à l’Antiquité, le mot est récent. Auparavant, on parlait de végétarisme. La première raison du refus était religieuse : on pouvait croire à la migration des âmes allant de corps d’Homme à animal. Morale, ensuite : certains estimaient que violenter les animaux était néfaste pour les Hommes. Le végétarisme n’a pas disparu avec le christianisme. Dans de nombreux ordres, moines et sœurs ne mangeaient de viande qu’une à deux fois par an. Au 19e siècle, on voit apparaître un végétarisme laïc dans un souci diététique. Le végétarisme servant à respecter les animaux s’est développé depuis les années 1980. En Occident, certains choisissent désormais de ne consommer aucun produit animal – ni laine, ni fromage, ni cuir.

La viande n’a pas toujours été perçue comme indispensable… 

Avant l’arrivée de l’agriculture, on avait des chasseurs-cueilleurs. Les préhistoriens valorisent souvent plus la chasse que la cueillette, mais je pense que la cueillette était prédominante… En dehors de cette période, la viande a souvent été très minoritaire dans l’alimentation. Sa présence dans les plats n’enfle qu’à partir du 19e et surtout au 20e siècle avec l’explosion de l’élevage et de l’offre grandissante des animaux de boucherie.

Depuis quand se soucie-t-on de la condition animale ?

Dès l’Antiquité, une minorité défend les capacités des animaux. Montaigne parle de l’intelligence des animaux, Darwin, aussi. Le christianisme défend l’idée qu’il ne faut pas violenter les bêtes car cela revient à dire qu’on va être violent avec l’homme. Mais ce discours est tout de même minoritaire. Au 19esiècle naissent les premières sociétés de protection animale… pour protéger les chevaux souvent maltraités par les conducteurs des attelages hippomobiles, dont le nombre explose en ville. La première SPA en France est créée en 1845. Cinq ans plus tard, la première loi en faveur des animaux est adoptée, elle vise à interdire la brutalité sur voie publique (et non privée, cela aurait été considéré comme une atteinte à la propriété privée).

Qu’en-est-il de la distinction entre les animaux sauvages, de consommation et de compagnie ?

Elle a beaucoup varié. Prenons l’exemple du chien. Les Gaulois possédaient des chiens vagabonds, qui se nourrissaient de déchets (on les a éradiqués au 19e siècle). Ils avaient aussi des chiens de chasse, un compagnon méritant et de… consommation. En effet, les Gaulois mangeaient cet animal. Un chien d’une même espèce pouvait d’ailleurs être utilisé différemment au cours de sa vie et passer de chien de chasse à chien consommé. Les Romains, puis les chrétiens, ont imposé la non-consommation de l’animal. Et ce, car il était considéré comme un favori pour les premiers, comme impur pour les seconds. Le christianisme proscrit le chien de compagnie, qui réapparait dans l’aristocratie et la bourgeoisie au 15e et 16siècle. Leurs membres prenaient des espèces « exotiques » comme le lévrier, pour les distinguer des autres. Un peu plus tard, Louis XIV gardait des chiens de chasse, qui dormaient non loin de sa chambre, et il les nourrissait. L’idée du compagnon a été vulgarisée au 19e et 20e siècle. D’abord, c’est sa fidélité qui est primée, le fait qu’il joue avec son propriétaire, puis c’est le fait qu’il devienne un membre du foyer, l’enfant de la famille.

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Pourquoi avoir domestiqué certains animaux ?

Probablement pour en faire des compagnons de chasse. Mais il est difficile de répondre car il n’y a pas de trace écrite. Des loups ont été domestiqués et sont devenus des chiens vers 30 000 avant J.C. Avec les ossements retrouvés, on peut savoir s’il s’agit d’un animal sauvage ou en voie de domestication ou domestiqué (grâce à sa morphologie). Mais rien n’est simple, d’autant qu’un animal peut avoir été utilisé de différentes manières au cours de sa vie.

Et les chats ?

Les chats, arrivés en Europe par la Grèce au Ier millénaire avant J.C., ne jouissent pas d’une bonne image au temps des Romains. C’est dû au fait que ces derniers aiment les oiseaux qui sont… chassés par les chats. On ne parle pas de chat dans la bible, mais le christianisme reprend cette vision négative. Au Moyen Âge, on l’associe à la sorcière, au diable. Le compagnonnage démarre aussi au sein de l’aristocratie qui possède des chats de race. À la campagne, les chats sont présents, ils servent à éloigner les rongeurs, mais ils sont au plus bas dans le classement des animaux de ferme. En tête, il y a le cheval. Le compagnonnage se développe, via les milieux bourgeois, au 19e siècle. Les chats deviennent les concurrents des chiens au milieu du 20e siècle et les dépassent dans les années 90.

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Durant la Première Guerre mondiale, avec qui se battaient les Poilus ?

Dans les tranchées, on avait des pigeons voyageurs, des chiens messagers ou de compagnie. Cela pouvait être des animaux amenés sur place ou laissés à l’abandon par les populations civiles. Leur présence réconfortait les soldats. 1,8 million de chevaux ont été mobilisés durant le conflit. C’est l’animal roi de l’époque. On a retrouvé des articles de vétérinaires sur les méthodes employées pour les soigner. Ils s’occupaient également des chiens et des pigeons, mais il n’y a pas de trace écrite : ils ne présentaient pas d’intérêt intellectuel pour eux. Du côté de l’armée, les militaires tenaient des registres sur leurs chiens (origines, maladies, affectations), mais je n’ai rien retrouvé aux archives de Vincennes. Ils ont peut-être été détruits par les archivistes, qui ont dû penser que ce n’était pas des documents historiques puisqu’ils ne traitaient pas d’Hommes.

Pourquoi y-a-t-il toujours eu des animaux détestés et aimés ?

Au Moyen Âge, les animaux perçus comme repoussants – réels ou non – jouent un rôle religieux. Loups, dragons… Dieu les laisse « vivre » et, s’ils interviennent contre les Hommes, c’est que ces derniers ont pêché, n’ont pas  été de bons chrétiens. Les animaux sont là pour remettre les hommes dans le bon chemin. À partir du 18e – et ça va de pair avec un début de déchristianisation – on voit apparaître la notion d’animaux nuisibles. Ils rentrent dans la catégorie des espèces à détruire. Serpents, loups… Comme ils n’ont plus de mission, on n’en a plus besoin. D’où les campagnes d’éradication du loup ou des serpents à la campagne entre les 18e et 20e siècles.

Les animaux ont-ils vraiment toujours été « oubliés » et rangés en tant qu’objet ?

Souvent, c’est le discours savant, philosophe qui transforme les animaux en objet. Mais, dans la pratique, c’est différent. Des mineurs utilisent des chevaux, des paysans des bestiaux. Le discours sur l’animal-objet ne tient pas. On a affaire à un être vivant, et on s’en rend compte. Il faut faire avec, si on le violente trop, le travail s’en ressent…

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