Ces irréductibles Irlandais qui résistent aux géants du web


EXTRAIT DU MAG – Depuis trois ans, le projet d’un centre de données Apple, en Irlande, est à l’arrêt. Amazon, Facebook, Microsoft… les autres géants du web ne sont pas épargnés. La raison de ces blocages : une poignée de citoyens, critiques vis-à-vis de la construction de ces « fermes du web », se mobilisent un peu partout dans le pays. Journaliste : Julien Marsault.

« Certes, Apple soutient l’innovation. Leur slogan c’est Think different, mais pour leurs data centers, ils réfléchissent presque comme des dinosaures ! » Celui qui prononce ces mots, c’est David Hughes. Cet architecte irlandais est aujourd’hui une véritable épine dans le pied des GAFA.

À l’instar du géant à la pomme, de nombreuses entreprises comme Amazon ou Microsoft viennent établir leurs data centers en Irlande. Ces centres de données nous permettent, chaque jour, de consulter nos emails ou stocker nos photos (voir encadré ci-dessous).

Mais c’est quoi un data center ?

Un centre de données (« data center » en anglais) est un bâtiment abritant des serveurs informatiques, destinés à héberger des données (conversation, photos, vidéos, textes…). Une gigantesque clef USB décentralisée et sécurisée, en somme.

7 500 : c’est le nombre de data centers dans le monde, en 2017.

330 : la plus grosse concentration de data centers dans le monde, à Londres.

66 : c’est, en hectares, la taille du plus grand data center du monde, situé à Langfang, en Chine. Soit l’équivalent de plus de 45 terrains de football.

Imposition avantageuse, passerelle entre les États-Unis et le reste de l’Europe, climat adéquat… La République d’Irlande a de nombreux d’atouts pour accueillir ces « fermes du web ». Et d’après Tanwen Dawn-Hiscox, reporter pour Data Center Dynamics, « au niveau législatif, l’Irlande aurait plus tendance à fermer les yeux sur certaines pratiques et à se rendre plus attrayante que d’autres pays ».

Une consommation d’énergie gigantesque

Pourtant l’installation de ces data centers n’a pas que des avantages. Les opposants dénoncent des projets qui menaceraient la biodiversité, généreraient moins d’emplois qu’annoncés, et qui feraient payer au contribuable la création de nouvelles infrastructures… Surtout, ces dernières sont pointées du doigt pour être particulièrement énergivores. Dans le monde, 21 % de l’énergie consommée par le secteur de l’informatique est liée aux data centers (rapport Click&Green 2017 de GreenPeace). Un seul centre peut consommer plus qu’une ville de 100 000 habitants…

David_Hughes – Credit : Julien_Marsault

Économiser de l’énergie est la principale préoccupation de David Hugues. « Ça fait un peu cliché, mais c’est grâce au documentaire Une vérité qui dérange que j’ai pris conscience du problème*. » C’est la raison pour laquelle il a présenté de multiples « observations » au Conseil de planification (An Bord Pleanála). Cet organe, indépendant, juge les recours vis-à-vis de projets de construction (un peu comme le juge administratif en France). En effet, chaque citoyen irlandais peut présenter, seul ou à plusieurs, où qu’il soit, un recours concernant un projet. L’État est obligé d’y répondre. Combien ça coûte ? Seulement 20 €. Autant dire qu’avec un peu de temps et de solides arguments, il est aisé de faire face à des mastodontes comme Apple ou Microsoft.

« Le phénomène des data blockers est vraiment exceptionnel. Il y a des cas similaires aux États-Unis mais pas de cette ampleur, ni avec un si petit nombre de personnes impliquées… »

Grâce à ces actions juridiques, David Hughes a ainsi retardé plusieurs projets, comme celui du data center Amazon, à Dublin. Et il n’est pas le seul. Allan Daly, Peter Sweetman, Brian McDonagh, Sinead Fitzpatrick…  Depuis plusieurs années, une poignée de citoyens irlandais, chacun de leur côté, pour diverses raisons, font de même. Dans un article du Sunday Times, le journaliste Philip Connolly les surnomme les « data blockers », faisant référence aux bêtabloquants, médicaments utilisés pour réduire les battements du cœur… Pour Tanwen Dawn-Hiscox, « c’est vraiment exceptionnel. Il y a des cas similaires aux États-Unis par exemple, mais pas de cette ampleur, ni avec un si petit nombre de personnes impliquées… »

Des blocages juridiques et… des idées

Travaillant dans l’habitat passif, inspiré par les travaux du célèbre écologiste américain Amory B. Lovins (voir encadré), David Hughes est convaincu qu’optimiser la technologie peut faire économiser beaucoup d’énergie. L’une de ses idées rejoint le concept de la start-up parisienne Qarnot : « Pourquoi ne prendrions-nous pas tous les ordinateurs d’un data center pour les dispatcher dans les maisons ? », explique David Hughes. Cela permettrait ainsi de fournir chauffage et eau chaude gratuitement. En voilà une bonne idée !

Ces idées, il les a proposées à plusieurs reprises aux GAFA. « Petit à petit, ils commencent à être réceptifs, affirme-t-il. Je n’ai rien contre les entreprises américaines, je pense juste qu’il faut agir de manière logique. » Pour autant, quel intérêt auraient des entreprises comme Microsoft à changer drastiquement leurs pratiques ?

Pour Tanwen Dawn-Hiscox « cela n’est possible que lorsqu’il y a un bénéfice pour eux ». La bonne image qu’offre le respect de l’environnement en est un. En la matière, Apple fait d’ailleurs figure de bon élève depuis plusieurs années.

En 2017, la marque à la pomme était la mieux notée par Greenpeace en ce qui concerne l’utilisation d’énergie renouvelable***. Problème, les GAFA ne font souvent que compenser leur consommation d’énergie fossile en produisant la même quantité en renouvelable… Sans compter le concept d’énergie grise : même si un centre fonctionne totalement au renouvelable, il a tout de même un impact. Construire un bâtiment, des éoliennes, nécessite des matériaux, du transport, et cela pollue.

Des projets qui prennent du retard 


Mais les recours en justice des data blockers ne plaisent pas à tout le monde. Bien au contraire, ils posent problème jusqu’au plus haut sommet de l’État. Mi-janvier, Leo Varadkar, Premier ministre, a écrit au dirigeant d’Apple, Tim Cook, pour lui assurer que la construction du centre aura bien lieu. Et ce, après avoir pris position à de nombreuses reprises pour mener à bien le projet. Mais rien n’y fait. Car ce qui gêne, c’est la loi elle-même et le « processus de planification (planning process) ». Quand des personnes calées dans leur domaine et très motivées, comme David Hughes, multiplient les recours en justice, cela peut durer longtemps. Entre les appels des décisions, les détours à la Cour suprême et la complexité du milieu administratif, les projets prennent souvent beaucoup de retard…

Paul Keane en sait quelque chose. Il est le porte-parole des défenseurs du projet du data center Apple à Athenry, dans l’ouest du pays*. Un lieu où se concentrent les tensions, le centre étant bloqué depuis trois ans… Lui aussi aimerait que la loi soit revue, comme bon nombre de politiques : par exemple en accélérant le traitement de projets ayant « un fort potentiel social ou économique ».

« Avec de tels investissements, les data centers vont prendre de plus en plus de place dans la conscience publique »

Et même s’il trouve certaines propositions des data blockers intéressantes, Paul Keane regrette le manque de dynamique collective. « Je pense que certains font ça pour leur propre intérêt personnel, loin de l’intérêt de la communauté. »

D’après Tanwen Dawn-Hiscox, ce blocage n’a pas été sans conséquence : « Il y a une plus grande méfiance qu’avant de la part des GAFA. » En effet, à quoi bon investir dans un centre en Irlande si sa construction est aussi incertaine ?

En tout cas, Paul Keane, comme d’autres citoyens, aimeraient que l’État se préoccupe rapidement du sujet : « C’est vraiment un problème à l’échelle nationale », estime-t-il. Et même s’il existe un « code de bonne conduite » européen destiné à l’optimisation énergétique des data centers, créé dès 2008, Tanwen Dawn-Hiscox note l’absence d’une politique poussée au sein de l’UE.

En attendant, les centres de données prolifèrent. Apple a récemment annoncé y consacrer un budget de 10 milliards de dollars aux États-Unis pour les cinq prochaines années. « Avec de telles sommes, les data centers vont prendre de plus en plus de place dans la conscience publique », estime la journaliste. En France aussi ? Emmanuel Macron aura-t-il donc à faire face à un « Notre-Dame-des-Landes des données » d’ici quelques années ? Rien n’est moins sûr…

* An Inconvenient Truth est un documentaire américain sensibilisant au réchauffement climatique, sorti en 2006 et basé sur le travail d’Al Gore, ancien président des États-Unis.

** Ces chiffres sont basés sur le rapport ReCAP Project de juillet 2017.

*** Rapport Click&Green de l’ONG Greenpeace, paru en janvier 2017.

Amory B. Lovins et le paradoxe de Jevons

Le célèbre écologiste américain Amory B. Lovins est le créateur du concept de « négawatt » : une unité permettant de mesurer une puissance « en moins », que l’on a économisée. L’idée derrière cela ? Maximiser l’efficacité d’une technologie pour diminuer drastiquement les pertes d’énergie.

Une position à nuancer à cause du paradoxe Jevons, aussi appelé « effet rebond » : les gains environnementaux obtenus grâce à une meilleure efficacité peuvent être, dans certains cas, diminués par une augmentation des usages.


Ce reportage est extrait de la 19e édition de UP le mag, à retrouver sur notre boutique. Découvrez un aperçu du magazine ci-dessous.


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