“Il faut créer des espaces de rencontre avec les réfugiés”


INITIATIVE – Depuis six ans, l’association Singa rassemble les citoyens désireux de s’investir pour les réfugiés. Nous avons rencontré la co-directrice de l’association et son président.

Créée en 2012, l’association Singa œuvre sur trois axes : l’hébergement chez l’habitant, avec la plateforme CALM, un incubateur pour entreprises créées par des réfugiés ou des personnes désirant travailler sur l’accueil, Finkela, et la communauté Passions, qui réunit citoyens et réfugiés de centres d’intérêt communs. Singa emploie aujourd’hui une quarantaine de salariés dans plusieurs villes de France. Elle travaille également avec des entreprises privées désireuses de s’engager dans l’accueil de réfugiés.

Dans leurs locaux dans le 11e arrondissement à Paris, où s’activent en permanence une équipe de jeunes gens dynamiques et déterminés, nous avons rencontré Alice Barbe, 30 ans, co-directrice de Singa et Hamze Ghalebi, 35 ans, président de l’association, pour parler de l’accueil des réfugiés en France.

UP le mag : Quelle est l’origine du projet Singa ?

Alice Barbe : Le constat initial est que lorsque nous entendons parler d’immigration, nous entendons souvent parler de crise. Nous faisons face à des réactions négatives, nous voyons des barrières qui se dressent, comme actuellement en Europe de l’Est. Dans le même temps, les États ont tendance à abonder financièrement les structures humanitaires d’urgence comme lorsqu’il arrive des catastrophes. Nous proposons une troisième solution, qui est de changer complètement de paradigme et de considérer qu’il y a un « nous » et non pas un « eux ». Le but de Singa est de s’attacher à construire ce « nous » commun. Ce n’est pas incompatible avec l’aide humanitaire mais ce que nous souhaitons est avant tout donner les outils à la société civile pour créer de l’accueil et « faire société ».

Nous avons souhaité, dès le départ, nous appuyer sur deux sujets dont personne ne parlait à l’époque : l’entrepreneuriat et la technologie. Nous considérions que c’était les meilleurs outils, pour créer non pas « pour » les réfugiés mais « avec » les réfugiés. Singa veut dire « lien » en lingala, une langue parlée en République démocratique du Congo et « prêter » en bambara (langue du Mali, ndlr), car au départ, nous pensions faire du micro-crédit.

Aujourd’hui, où en sont vos différents projets ?

Alice Barbe : Selon une étude datant de 2013, seuls 13% des réfugiés ont déjà eu des rapports avec des locaux en France. Cela laisse imaginer le niveau d’exclusion. En face, une étude a montré que 21 millions de Français ont envie de faire plus pour les réfugiés. Singa s’évertue donc à créer des outils qui vont favoriser les rencontres entre les deux. Aujourd’hui, nous rassemblons une communauté de 25 000 personnes dont 3 000 personnes réfugiées. Dans la communauté, nous accueillons tout type de gens, de tout âge, de tout milieu, chacun s’engage à sa manière, selon ses possibilités et ses centres d’intérêt. Certains accueillent, d’autres participent à des activités sportives ou culturelles. Mais notre objectif est que d’ici 2020, 1 % des réfugiés en Europe soient membres de Singa. Nous sommes présents dans 12 villes en France et à l’étranger. Les accueils via notre plateforme CALM se passent en général très bien. En neuf mois, en moyenne, les personnes accueillies parlent français, ont un travail et un logement.

Une visite du quartier de Belleville organisée par Singa et l’Alternative Urbaine

Hamze Ghalebi : J’ai vécu moi-même les différents programmes de Singa. J’avais entendu parler de l’association à un moment où j’étais en train de développer mon projet d’entreprise de conseil en investissement en Iran. J’ai participé pour la première fois à une visite de quartier à Belleville, puis j’ai trouvé un buddy (binômes entre personnes réfugiées et société d’accueil, ndlr), pour échanger autour de la langue. Nous avons travaillé sur des mails professionnels. J’ai aussi intégré l’incubateur de Singa, qui n’était pas aussi développé qu’aujourd’hui mais a été déterminant. Mon tuteur, que je continue à voir aujourd’hui, m’a apporté énormément. J’ai aussi participé au programme CALM, en habitant chez une famille française pendant 3 mois – une expérience incroyable. Ça a très bien matché car j’étais chez un conseiller en investissement et une avocate fiscaliste. J’ai appris énormément, ils m’ont donné pas mal de contacts. D’une manière générale, Singa m’a permis d’élargir mon réseau. J’ai participé à de nombreux événements. Dans le cadre d’un partenariat entre notre média, Trait d’Union, et Libération, en 2017, j’ai interviewé Emmanuel Macron et François Hollande, une expérience vraiment riche !

Qu’est-ce qui fait la particularité de Singa selon vous ?

Hamze Ghalebi : Ce que j’aime chez Singa, c’est qu’il n’y a pas de divisions entre les nouveaux arrivants et les autres. Chacun est défini en fonction de son projet. Quand je suis arrivé en France en 2010, j’avais essayé plusieurs associations, mais je sentais trop la notion de « charité ». Quand j’ai rencontré Singa en 2015, je me suis dit : c’est génial !

Alice Barbe : Ici, nous regardons ce que la personne a envie de créer, nous ne sommes pas dans l’assistance. On ne parle jamais du passé – c’est aussi ce que nous conseillons aux gens de notre communauté – on parle plutôt du futur. Dans toutes les activités que nous faisons, nous ne mettons pas uniquement des personnes réfugiées entre elles, sinon, elles vont parler de leurs déboires administratifs et c’est déprimant, car le parcours d’obtention du statut de réfugié aujourd’hui est très long, et d’une violence très claire. Quand nous allons au musée, par exemple, tout le monde est le bienvenu et nous ne parlons pas du fait d’être réfugié, nous parlons de l’exposition.

Hamze Ghalebi : On m’a déjà demandé : « Les gens sont malheureux et vous leur parlez d’entrepreneuriat et de rencontre, à quoi ça sert ? » Mais c’est très important. Le moment le plus difficile de mon expérience en France, c’est quand je suis arrivé ici et que j’avais l’impression que je ne pouvais pas faire partie de cette société. Ce n’est pas quand j’ai eu des problèmes administratifs et financiers. De plus, le fait d’avoir un projet d’entrepreneuriat, au-delà de l’impact, permet de « changer la narration », de raconter une autre histoire de soi.

Alice Barbe : Par exemple, l’autre jour, j’étais jury pour l’incubateur de Lyon et il y avait une femme époustouflante qui présentait un projet de défense des femmes au Sud-Soudan. Cette femme avait un charisme incroyable, une aisance orale. Le prisme que j’avais en la rencontrant, c’était de voir une entrepreneure. Or, à la fin, elle m’a dit qu’elle était femme de ménage.

Vous travaillez uniquement avec des personnes qui ont le statut de réfugié ?

Alice Barbe : L’incubateur est ouvert à tous à condition d’avoir le droit de travailler en France. Pour CALM, nous travaillons uniquement avec des réfugiés statutaires parce qu’actuellement nous ne sommes pas compétents pour travailler avec des demandeurs d’asile qui ont le risque d’être débutés et dans des situations difficiles. Les accueillants non plus ne sont pas équipés pour le faire. À nos événements, nous invitons tout le monde. Nous travaillons notamment avec des centres de demandeurs d’asile.

Comment expliquez-vous les difficultés que rencontrent aujourd’hui les nouveaux arrivants en France ?

Hamze Ghalebi : Déjà, il y a ce qu’on perd en arrivant : la compétence linguistique et l’identité. On est dans un éco-système où ce n’est pas évident. Le manque de capitaux sociaux fait qu’on a des difficultés de mise en relation avec les autres. Et puis il y a le problème de l’image du réfugié.

“Même si certains identitaires veulent ramener la France au vin, au saucisson ou je ne sais quoi, pour moi, la France, c’est avant tout une expérience”

Alice Barbe : Tapez « réfugiés », « migrants » et « expat » sur Google Image, vous verrez la différence. Alors que fondamentalement, migrants, ça veut dire expatriés. À cause de tous les stéréotypes, les gens ne se parlent pas. Il y a beaucoup de gens qui parlent d’intégration, mais moi je suis persuadée que l’intégration ce n’est pas quelque chose qu’on enseigne, c’est quelque chose qui se vit. Même si certains identitaires veulent ramener la France au vin, au saucisson ou je ne sais quoi, pour moi, la France, c’est avant tout une expérience.

De plus, les politiques publiques sont extrêmement déconnectées des réalités. Rien n’est décidé concertation avec les nouveaux arrivants. Cela donne des décrets ou des lois qui n’ont parfois aucun sens. Aujourd’hui, on entend qu’il faut ouvrir des centres, des lieux dans lesquels on va mettre les réfugiés, mais ce n’est pas comme ça qu’il va y avoir une expérience de l’intégration.

La “Singa Night” organisée chaque année à la Bellevilloise, à Paris

Il faut créer du lien, des espaces de rencontre. Et de ce côté-là, chez Singa, on regorge d’idées. Par exemple, à Lyon, nous avons été contactés par des internats qui ont mis en place des colocations solidaires avec des jeunes réfugiés. Nous avons aussi lancé, en automne, un programme d’expérimentation de vacances dans les zones rurales, que nous avons appelé « Vacances au CALM ». Une trentaine de personnes réfugiées sont partis en Auvergne-Rhône-Alpes. Il y en a même un qui est resté là-bas, pour créer une Amap !

Les nouvelles technologies sont au cœur de votre projet, que peuvent-elles apporter ?

Alice Barbe : Toutes les personnes réfugiées sont arrivées avec un téléphone portable. Toutes ces machines sont plus puissantes que les machines qui ont envoyé l’homme sur la lune ! Nous avons démarré des études sur les pratiques digitales des personnes réfugiées et les pratiques des États, qui sont malheureusement souvent à la traîne niveau technologie. Nous avons collaboré avec Airbnb pour leur plateforme open homes. Nous utilisons une application en interne pour partager notre méthode en open source. De plus, nous allons sortir cette année un réseau social qui va nous permettre d’être plus efficace. La technologie n’est pas une fin, c’est un moyen, mais on ne peut pas faire sans.

Vous avez créé un incubateur. Aujourd’hui, lorsqu’on est réfugié en France, le meilleur moyen de s’en sortir est de créer son emploi ?

Alice Barbe : Tous les réfugiés ne sont pas entrepreneurs, mais cela fait partie des solutions pour quelqu’un qui ne maîtrise pas les codes sociaux ni la langue. Nos incubateurs montrent de forts résultats. L’entrepreneuriat permet par ailleurs de faire face au déclassement professionnel puisque les compétences acquises dans un projet entrepreneurial, même s’il ne marche pas, permettent ensuite de trouver un travail adapté. Ce n’est pas anodin quand on sait que le déclassement professionnel touche 36 % des réfugiés.

Hamze Ghalebi : Cela permet aussi de se détourner de certaines discriminations, de changer la relation avec le système. En sachant qu’un projet entrepreneurial n’est pas forcément un business, ça peut être une association, un projet culturel, un média…

Alice Barbe : Certains nous ont reproché de travailler uniquement des personnes ayant un niveau d’étude élevé, cela est faux. Les personnes ayant fait des études ne représentent que la moitié des nouveaux arrivants avec lesquels nous travaillons. C’est qui nous intéresse, c’est le futur. Par exemple, il y a un jeune de notre communauté, un Afghan qui n’avait pas le bac, qui est aujourd’hui à Sciences Po Paris. Aujourd’hui, des personnes qui ne savaient pas lire sont devenues chefs d’entreprise. L’important c’est de se dire que « c’est possible ».


Commentaires