EN LIBRAIRIE – Avec son ouvrage La guerre des métaux rares, La face cachée de la transition énergétique et numérique, Guillaume Pitron lève le voile sur les dessous inconfortables de la « révolution verte ». Rencontre avec l’auteur.

La guerre des métaux rares, La face cachée de la transition énergétique et numériqueEt si nous allions droit dans le mur en misant sur les nouvelles technologies pour limiter le réchauffement climatique ? C’est la question fâcheuse posée par l’ouvrage de Guillaume Pitron La guerre des métaux rares, La face cachée de la transition énergétique et numérique (Éditions Les Liens qui libèrent – 20 euros). Pendant plusieurs années, le journaliste a enquêté sur les terres rares, ces métaux utilisés dans toutes les nouvelles technologies, ordinateurs, smartphones, mais aussi voitures électriques, panneaux photovoltaïques ou encore éoliennes. Ce voyage vertigineux aux quatre coins de la planète nous emmène là où sont extraits ces minerais, dans des conditions particulièrement polluantes. On découvre ainsi comment des éléments toxiques sont déversés dans le fleuve Jaune au nord de la Chine, avec des conséquences désastreuses sur l’environnement et la santé des habitants. Dans la région autonome de Mongolie-Intérieure, un lieu est même surnommé « le village du cancer ».

Ce livre vient confirmer ce que nous soupçonnons tous un peu : pour profiter des nouvelles technologies, nous acceptons de fermer les yeux sur ce qu’il se passe à l’autre bout du monde. Guillaume Pitron alerte également sur la dépendance des pays occidentaux vis-à-vis de la Chine, qui ne se contente plus de fournir de la matière première, mais est devenue leader dans les technologies de la transition énergétique et numérique. Ainsi, en 2020, la Chine produira de 80 à 90 % des batteries pour véhicules électriques. L’ouvrage pose aussi la question, pour le moment non résolue, du recyclage de tous ces nouveaux composants. En lisant ce livre, on se dit que les solutions mises en avant pour limiter les émissions de CO2 sont surtout en train de déplacer le problème. Le débat peut troubler, mais il semble nécessaire de s’y pencher au plus vite. UP le mag s’est entretenu avec l’auteur, pour poursuivre la réflexion.

UP le mag : Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler sur les terres rares ?

Guillaume Pitron : Les matières premières sont un axe fort de mon travail. Que ce soit le blé, la gomme arabique ou encore les terres rares, quand on s’intéresse aux matières premières, on découvre un monde insoupçonné, des enjeux géopolitiques, économiques et environnementaux. Et cela peut facilement intéresser le lecteur, car ces sujets lient des mondes absolument lointains à des petits gestes du quotidien.

Je me suis intéressé aux terres rares après avoir lu un article rapportant que des petits métaux allaient remplacer le pétrole. Cela a suscité ma curiosité, j’ai enquêté et, en 2012, j’ai réalisé un documentaire, diffusé sur France 5, intitulé La sale guerre des terres rares. Par la suite, j’ai continué à m’intéresser à ce sujet. J’ai monté un think-tank, organisé des conférences à l’Assemblée nationale et continué à amasser des informations. Au bout d’un moment, j’avais beaucoup d’éléments que je souhaitais partager. J’ai eu la chance de trouver un éditeur qui m’a fait confiance.

Guillaume Pitron explique ce que sont les métaux rares dans cette vidéo :

Aujourd’hui, la plupart des consommateurs ont une petite idée de ce qui se cache dans leurs smartphones, mais connaissent peu les aspects négatifs des technologies de la transition numérique, tels qu’ils sont décrits dans votre livre. Pourquoi, à votre avis, parle-t-on si peu de ce sujet ?

D’une part, parce qu’il y a probablement une forme de supercherie de la part des industriels. Ils vendent des technologies sur lesquelles ils apposent des mots vendeurs comme « zéro émission », ou « vert », alors qu’ils savent très bien d’où provient la matière. En même temps, pour les consommateurs, c’est un sujet difficile à comprendre, qui se passe loin, peu évoqué dans les médias. Aujourd’hui, contrairement à l’époque de nos grands-parents qui mangeaient des légumes provenant du champ voisin, il peut y avoir une quinzaine d’étapes de transformation avant qu’un produit arrive à vous. Je dis dans mon livre que ce qu’on a gagné en pouvoir d’achat, on l’a perdu en « savoir d’achat ».

Je crois que nous nous voilons, aussi, un peu volontairement la face. Les informations que je dévoile, je ne suis pas allé les chercher dans des coffres forts. Tout le monde a intérêt à ne pas savoir. Ce n’est pas tant qu’on nous a menti, c’est que nous nous sommes menti à nous-mêmes. Se dire que tout cela est loin et ne nous regarde pas est une forme de démission confortable.

Pourquoi un tel silence du côté des politiques et des industriels ?

Les politiques connaissent globalement peu le sujet, à part quelques députés. Emmanuel Macron connaît très bien le sujet. Il a fait plusieurs interventions sur les métaux rares à l’époque où il était ministre. Mais cela ne veut pas dire qu’il a une stratégie pour la France sur le sujet. Du côté des industriels, il y a deux catégories. Ceux qui produisent le minerais et le raffinent savent très bien, mais ne disent rien. Ce n’est pas forcément le cas de ceux qui interviennent après plusieurs étapes de transformations. Renault, par exemple, est avant tout un assembleur de pièces détachées. En 2010, quand il y a eu un embargo de la Chine sur les terres rares, les dirigeants de Renault ne comprenaient pas ce qu’il se passait, car ils avaient transféré le risque d’approvisionnement de leurs matières premières à leurs sous-traitants.

Pourquoi les écologistes semblent peu s’intéresser à ce sujet ?

Il faut préciser que je ne viens pas des milieux écologistes, mais je crois savoir qu’il y a des vraies tensions, du moins à l’étranger, entre ceux qui pointent les limites de ce système et les autres. En France, l’association Les Amis de la terre connait bien le sujet et informe les citoyens dessus. Les autres associations, sans vouloir les critiquer, réfléchissent un peu « hors sol ». Elles pensent accord de Paris, accords politiques, fiscalité, campagnes de communication etc… Mais elles en oublient que la transition énergétique, qu’elles appellent de leurs vœux, repose, à la base, sur une exploration des sols. J’ai de la chance, mon livre est largement évoqué dans les grands médias. En revanche, j’ai été très peu contacté par des associations ou des personnalités politiques écologistes.

Vous parlez beaucoup de la Chine dans votre livre, du fait que nous sommes devenus dépendants de ce pays pour les nouvelles technologies. Mais faut-il forcément s’en méfier ? Autrement dit, la Chine est-elle l’éternel méchant de l’histoire ?

Les Occidentaux croient qu’il suffit d’aller se servir en matière premières dans les pays en développement. Ils veulent faire en Chine la même chose qu’avec les Africains : se servir et conserver la valeur ajoutée. Mais les Chinois, eux, disent : « Nous allons garder la matière et vous allez venir la transformer chez nous. » Je parle de chantage, mais c’est simplement un chantage intelligent. La France pourrait faire la même chose. Quand nous allons les voir en leur disant qu’il faut faire des efforts pour être plus écologiques, les Chinois sont  furieux. Ils y voient une forme d’ingratitude alors que nous avons transformé leur pays en poubelle occidentale.
Il est vrai que je peux me montrer critique envers la Chine, voire un peu inquiet, car nous ne sommes qu’au début de grandes évolutions. La Chine est en train de monter en puissance, en défendant ses propres intérêts et prenant des libertés par rapport aux règles du commerce international. Cela pourrait avoir des conséquences sur l’économie, mais aussi la politique en Occident, avec un risque de montée des populismes. Mais fondamentalement, non, je ne trouve pas que les Chinois sont les méchants de l’histoire, évidemment. Ce n’est pas la logique à adopter pour avancer. Je pense d’ailleurs, au regard de la dernière visite de notre président là-bas, qu’il a choisi de faire de la Chine un allié.

Vous vous prononcez dans votre livre pour le retour des explorations minières en France. C’est une provocation ou vous pensez vraiment que cela pourrait arriver ?

Je pense que mon argumentation sur la question se tient. Il faut être indépendant du point de vue de nos ressources, comme on l’est sur le plan alimentaire et énergétique. C’est une question de logique. Ensuite, du point vu écologique, il est contradictoire de dire qu’on veut un monde plus vert grâce aux nouvelles technologies et de refuser les mines. Produire chez nous nous obligerait à réfléchir à la manière de limiter les impacts écologiques des extractions. C’est aussi une éthique de responsabilité : il faut accepter ce fardeau écologique. Mais, pour le moment, on en est loin. Même si Emmanuel Macron y est plutôt favorable, il est risqué politiquement de s’engager sur le sujet.


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