Une nouvelle norme internationale censée faire consensus sur la définition d’un cosmétique biologique et naturel sera bientôt mise en place. Mais si elle a de quoi enthousiasmer la fédération des entreprises de beauté (Fédéa), un collectif d’associations et de professionnels du bio dénonce une potentielle “tromperie pour les consommateurs”. Parmi eux, Romain Ruth, président de l’association Cosmébio.

Le marché des cosmétiques bio fait grise mine ! Selon la Fédération française des entreprises de beauté (la Fébéa), la nouvelle norme ISO 16 128, adoptée d’ici la fin de l’année, permet de “définir des critères internationaux concernant les ingrédients naturels et biologiques”, et ainsi des’accorder sur la définition du bio et du naturel puisqu’il n’existe pour l’instant que des labels privés”.

Une affirmation qu’un collectif d’associations professionnelles du bio – Cosmébio, Générations Cobayes, Générations Futures, WECF et Les Naturalistas – a vivement contesté dans un communiqué. Selon ses membres, cette norme  vient au contraire ajouter plus de confusion dans un marché alors en plein boom économique. Grâce à cette norme, des cosmétiques, qui contiennent “des ingrédients chimiques et polluants, pourront bientôt se revendiquer bio”, dénoncent-elles. Pour éclaircir cette polémique, UP le mag a interviewé le président de Cosmébio, Romain Ruth.

UP le mag : Avant de revenir sur la nouvelle norme ISO 16 128, pouvez-vous nous présenter Cosmébio ?

Romain Ruth : Il s’agit de la première association mondiale spécialisée dans la cosmétique naturelle et biologique. Créée en France en 2002 par une dizaine de laboratoires pionniers, elle regroupe aujourd’hui 350 entreprises qui représentent plus de 450 marques.

Cosmébio est née d’une volonté commune : celle de donner un peu de transparence dans un marché à l’époque encore émergent. Pour cela, nos fondateurs ont rédigé la charte Cosmébio, qui a permis de poser les termes d’une définition précise de la cosmétique bio à une période où la réglementation était absente. Notre cahier des charges, déposé au ministère de l’Industrie, permet ainsi aux organismes de certification dont Ecocert, Bureau Veritas ou Cosmécert de se fonder sur ce référentiel pour certifier tous les cosmétiques bios et naturels.

Comment les professionnels de la cosmétique bio ont-ils accueilli l’annonce d’une nouvelle norme internationale (ISO 16 128) pour les cosmétiques naturels et bio ?

Dans le référentiel de la cosmétique biologique, il y a des éléments très importants : une liste noire de produits (paraben, triclosan, parfums de synthèse, OGM, etc.), ainsi que des pourcentages minimums d’ingrédients d’origine naturelle et biologique. L’idée étant de faire en sorte que dans chaque produit on ait minimum 95 % d’ingrédients naturels et 20 % de bio, et aucun élément dangereux ou anti naturels.

Du côté de l’ISO 16 128, c’est très différent puisqu’il n’y a même pas de liste noire. C’est un peu gênant. On ne peut pas faire une norme et dire qu’elle tolère la présence de composants controversés dans les formulations, comme le phénoxyéthanol, les parabènes, les silicones ou les dérivés d’animaux morts (le collagène ou la glycérine). Dans le communiqué, nous avons également souligné l’absence de pourcentage bio dans le produit fini. Des allégations bio trompeuses pourront donc être légalement apposées sur des cosmétiques à haute concentration d’ingrédients synthétiques. Et cerise sur le gâteau : puisque c’est une norme, il n’y a pas d’organisme de contrôle ou de certification.

Cette régulation a été utilisée pour permettre à la cosmétique conventionnelle d’avoir un prétexte si jamais elle se faisait attaquer. Les scandales liés aux cosmétiques existant déjà. Mais le problème, et ce qu’on dénonce, c’est qu’ils vont quasiment être légitimés par cette norme.

cosmos organic

Que reprochez-vous à cette nouvelle mesure européenne qui cherche pourtant à faire consensus ?

Les déclarations de la Fébéa vont en effet dans ce sens. Dans un communiqué, le syndicat professionnel du secteur cosmétique explique que « le but de cette norme est de mettre tout le monde d’accord sur les calculs d’ingrédients d’origine naturelle et les ingrédients d’origine biologique ». Mais, ce à quoi nous sommes arrivés, c’est à un certain nombre d’aberrations, notamment sur ce qui est considéré comme naturel ou pas.

Comme nous, les organisations allemandes se sont fermement opposées à cette norme, qui a finalement été adoptée sous le poids des Français et des autres organismes. Cosmébio était à l’intérieur de la délégation française. Mais, à côté de grands groupes industriels comme L’Oréal, le leader mondial de la cosmétique, nos voix n’étaient pas assez fortes. C’était presque David contre Goliath. Nous avons résisté tant que l’on pouvait, jusqu’au moment où l’on s’est aperçu que notre voix n’était plus du tout écoutée, et que les industriels de la cosmétique conventionnelle voulaient faire de la cosmétique « pseudo naturelle ».

On pourra nous accuser de défendre notre pré carré. Mais les Français ont besoin d’un label et le respect d’une norme légale pour être rassurés. La norme ISO 16 128 ne changera peut-être rien pour nos clients, qui sont déjà avertis. En revanche, elle va clairement empêcher un certain nombre de consommateurs de comprendre ce qu’on leur vend. Cette lutte contre la transparence, menée par une partie de la cosmétique conventionnelle, s’oppose à celle que nous menons depuis très longtemps.

ISO

Peut-on accuser de laxisme l’Union européenne ?

Attention, une norme est une initiative privée. Les régulateurs font ce qu’ils veulent. À l’heure actuelle, on ne peut pas savoir comment réagiront les autorités publiques que ce soit au niveau de l’Union européenne ou plus vraisemblablement au niveau national. Car elles n’entrent en jeu qu’une fois le produit mis sur le marché. Il est donc possible que la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) s’intéresse de près à cette norme par la suite. Même si nous craignons que certains juges s’y fient. Certaines normes ayant acquis avec le temps force de loi. Mais, pour celle-ci, je le répète, c’est vraiment du n’importe quoi.

À quoi se fier lorsque l’on choisit des cosmétiques bio ou naturels ?

Le label Cosmébio est apposé sur plus de 9 000 produits en France et à l’étranger. Il est reconnu par 96 % des consommateurs, selon une enquête de l’Observatoire des cosmétiques, janvier-février 2015. @Cosmébio

Vous pouvez vous référer au label Cosmébio et au référentiel « Cosmos-standard ». Reconnu à l’échelle internationale pour les cosmétiques naturels et bio, il concerne aujourd’hui 1 400 sociétés cosmétiques et plus de 25 000 produits de beauté certifiés BIO.

Ce label est libre droit. N’importe quel organisme de certification européen peut ainsi se saisir des contraintes qu’il impose et contrôler l’intégralité des entreprises, des fournisseurs et des fabricants de cosmétiques selon les bases de ce standard. Les contrôles sont nombreux et multiples, alors que pour obtenir la norme ISO 16 128 il n’y en a aucun.

Aujourd’hui, en France, le marché des cosmétiques bio c’est 8 % de croissance par an. En France, il représente 450 millions d’euros de chiffre d’affaires. N’est-ce pas ce boom économique qui attire aussi les industriels conventionnels ?

En vérité, les chiffres sont plus importants. Mais oui, bien sûr, cette croissance les attire. Toutefois, la rentabilité des entreprises du bio est bien inférieure à celle des entreprises conventionnelles. Les marges sont faibles parce que, contrairement à ce qui se passe dans l’alimentation, les cosmétiques biologiques et naturels ne sont pas plus chers que les standards. Pour preuve : si cette croissance était si grande, il y a longtemps que l’on serait devenu énorme ! Mais vous en voyez beaucoup vous des pubs pour des cosmétiques bios, à part celles pour Weleda, le géant allemand ?

La rentabilité n’est pas une fin en soi. Nous sommes avant tout des militants. Or, le fantasme de l’industrie conventionnelle est celui de vendre des produits « pseudo bio » qui ne coûteraient pas cher à fabriquer, mais qui auraient la même croissance et les mêmes prix que les cosmétiques réellement biologiques.

Comment expliquez-vous l’engouement des Français pour les cosmétiques bio ?

Il y a deux raisons fondamentales. D’abord, je pense que la puissance agricole de la France a créé un attachement particulier des Français à leur terroir. Des produits cosmétiques naturels comme l’onagre, l’amande douce ou l’huile essentielle de lavande sont fortement inscrits dans la culture française. Il y a aussi la dimension santé. Les scandales sanitaires, se multipliant à grande vitesse, se tourner vers des cosmétiques biologiques et naturels a un côté rassurant.

Info inspirante ?
Avis des lecteurs 8 Avis

Commentaires