LES BONNES QUESTIONS – La pêche électrique, interdite au sein de l’Union européenne, mais autorisée par dérogation, est un sujet controversé. Pour les uns, notamment les Néerlandais, il s’agit d’une méthode moins énergivore et donc durable (et surtout très rentable). Pour les autres, la pêche électrique est destructrice. La commission européenne a proposé la levée de son interdiction.

Pourquoi en parle-t-on aujourd’hui ?

Interdite depuis 1998, des dérogations sont accordées depuis 2007 pour utiliser la méthode de la pêche électrique « à titre expérimental » dans la partie sud de la Mer du Nord. Tous les états membres peuvent aujourd’hui demander une dérogation pour équiper au maximum 5 % de leur flotte de chaluts à perche, et uniquement ceux-là, de filets avec électrodes.

Dernièrement, la Commission européenne a proposé que la pêche électrique soit considérée comme méthode de pêche conventionnelle. La commission de la pêche devra se prononcer sur la question le 21 novembre prochain (vote initialement prévu les 9 et 10 octobre). Après quoi, le Parlement et le Conseil européen devront prendre position lors d’un vote en plénière. Cet avis déterminera une position officielle qui sera ensuite débattue entre la Commission européenne, le Parlement et le conseil de l’Union composé des ministres de la pêche de tous les États membres. Une fois ce processus complexe terminé, une position commune sera adoptée puis entérinée. Cela peut prendre des années.

Qu’est-ce que la pêche électrique ?

La méthode consiste à capturer plus facilement les poissons plats qui vivent enfouis dans les sédiments, au fond des mers. Pour cela, les électrodes placées sur le filet de pêche émettent des pulsations électriques dans ces sédiments qui électrisent les poissons.

Qui utilise cette méthode aujourd’hui en Europe ?

Les Néerlandais sont les champions incontestés de la méthode et du nombre de dérogations obtenues. Aujourd’hui, 84 chaluts sur les 304 chaluts à perche, que compte les Pays-Bas, sont équipés de filets à électrodes, soit 27 % de sa flotte. Nous sommes bien loin des 5 % autorisés. L’Allemagne compte 12 dérogations et le Royaume-Uni 10. Ces deux derniers pays respectent la limite des 5 %.

Pourquoi l’ONG de protection des mers et des océans Bloom a-t-elle porté plainte contre les pays-Bas ?

Le 2 octobre, Bloom a déposé une plainte auprès de la Commission européenne contre les Pays-Bas pour avoir octroyé un nombre de licences dérogatoires supérieur au quota des 5 % autorisé dans la législation européenne. « Ce sont aux États membres de vérifier la bonne application de la législation, la Commission européenne n’a pas les capacités à le faire », souligne, à UP, Frédéric Le Manach, directeur scientifique de l’association Bloom. “Nous avons été obligés de déclencher les hostilités sinon le vote des 9 et 10 octobre de la commission de la pêche se serait tenu en catimini. » Aujourd’hui la Commission européenne, qui a demandé la levée de l’interdiction, a pris position en faveur de la pêche électrique. Mais au sein de la Commission, les avis divergent. Désormais, une bataille « de longue haleine » en matière de lobby va s’engager entre les pro et les anti-pêche électrique.

Les arguments des défenseurs de la pêche électrique…

Les défenseurs de la pêche électrique assurent que la méthode est plus économe en énergie (moins de CO2 rejeté et une consommation de carburant réduite de 20 à 40 %). Elle serait également moins impactante sur l’habitat marin puisque la technique évite de racler le sol à l’aide de chaînes provoquant la destruction d’une partie de l’écosystème. Par ailleurs, l’inventeur néerlandais de la technique affirme que les électrodes n’électrocutent pas les poissons. Selon lui, « les muscles et le système nerveux du poisson sont stimulés par les impulsions et ça le fait sortir, de lui-même, des fonds dans lesquels il est enfoui », a-t-il expliqué.

… et de ses détracteurs ?

Illustration poissons pêchés

Illustration poissons pêchés (Pixabay creative commons)

Pourtant, des professionnels ont constaté qu’après le passage de ces chalutiers de pêche électrique, il y avait un taux de mortalité, notamment des poissons juvéniles, relativement important, a révélé Hubert Carré, le directeur général du Comité national des pêches sur France Inter. Les pêcheurs des Hauts-de-France déplorent l’augmentation sensible du nombre de poissons capturées, puisque la méthode très efficace a permis aux pêcheurs néerlandais de multiplier par trois leurs prises, une pratique que les fileyeurs des Hauts-de-France jugent déloyal, et dont 90% des revenus proviennent de la pêche de la sole.
Sur son site, l’ONG Bloom rapporte les constatations de pêcheurs français sur les poissons capturés de cette manière : ils présentent souvent des brûlures, des ecchymoses et des déformations du squelette consécutives à l’électrocution.

Existent-ils des études pour départager ces avis ?

« Les seules études qui existent sont réalisées par les Pays-Bas », déplore Frédéric Le Manach. Et ces recherches sont commandées et pilotées pour leurs intérêts. Ainsi, les travaux de recherche ne concernent que les questions économiques, comme la consommation d’essence par exemple. « Or, aucune recherche n’a été réalisée sur l’impact de cette méthode sur la reproduction des poissons, leur alimentation, la composition de leur sang, la composition de l’eau, etc.», précise Frédéric Le Manach.

Quelle est la position de la France ?

En France, la pêche électrique est interdite, mais le pays peut se voir octroyer des dérogations, au même titre que les autres pays de l’Union européenne. Sauf qu’aujourd’hui, une seule licence a été accordée à Hervé Jeantet, le président du conseil spécialisé pêche et aquaculture de FranceAgrimer sans qu’aucun chalut n’ait encore été équipé. « La pêche électrique est aux portes de la France », souligne Frédéric Le Manach de Bloom. Cela dit, la position sur le sujet est unanime. L’administration, le gouvernement, les ONG, les pêcheurs s’opposent à la pêche électrique.

En février 2017, Ségolène Royal, alors ministre de l’Environnement, de l’Énergie et de la Mer, s’était opposée dans un courrier adressé à la Commission européenne à cette pratique et aux dérogations accordées. En octobre, Stéphane Travert, ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation, a réaffirmé la position de la France dans un tweet en soutien à la plainte déposée par Bloom à l’encontre des Pays-Bas.


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