EXTRAIT DU MAG – La Maison de la Résistance à Bure, dans la Meuse, est non seulement le lieu du combat contre le projet Cigéo, d’enfouissement de déchets nucléaires, mais aussi celui de la construction d’une autre vision pour le territoire.

Quand on évoque la Meuse, pour peu que l’on connaisse cette région, surgissent alors des images de collines verdoyantes et de cours d’eau paisibles. Dans ce décor bucolique, le village de Bure détonne à plus d’un titre. En y arrivant, on découvre un bourg de quelques artères entièrement en travaux, au milieu duquel une maison se distingue des autres pavillons proprets. Cette ancienne ferme, couverte d’affiches militantes et de sigles nucléaires, affiche son nom haut et fort : maison de résistance à la poubelle nucléaire. Acquise en 2004 par l’association Bure zone libre et le réseau Sortir du nucléaire, c’est ici que se concentre l’opposition au projet Cigéo (Centre industriel de stockage géologique), lancé par l’agence nationale pour la gestion des déchets nucléaires (Andra) dans les années 90.

À l’intérieur, dans la grande cuisine commune de la maison, plusieurs résidents discutent autour de la grande table en bois qui trône au milieu. Certains sont jeunes, d’autres plus âgés, il y a des femmes, des hommes. Les uns sirotent un café, une autre prend un petit-déjeuner tardif. « T’es au courant ? », demandent-ils à chaque nouvelle personne qui entre dans la pièce. C’est que la nouvelle vient de tomber. Ce mercredi 26 avril, le tribunal de Bar-le-Duc vient de déclarer que les occupants du bois Lejuc sont expulsables, et ce sans délai. C’est le premier revers auquel la résistance au projet dit de « poubelle nucléaire » doit faire face depuis plusieurs mois. Loin d’être KO, ils organisent, dans la matinée, une réunion pour décider de la suite à donner.

Pendant ce temps, avec Paul et Lucas (prénoms modifiés à la demande des témoins), nous nous installons dans le jardin derrière la maison, une ancienne ferme retapée par les militants qui se sont succédé. Là, un potager protégé du gel par du paillage, des toilettes sèches, une éolienne nous entourent. Les deux jeunes hommes d’une vingtaine d’années racontent l’histoire de la lutte contre Cigéo, qui prévoit d’enfouir dans 250 km de galeries souterraines 80 000 mètres cube de déchets nucléaires français. Pas n’importe lesquels puisqu’il s’agit des plus dangereux, les déchets de haute et moyenne activité à vie longue, dont la radioactivité sera effective… 100 000 ans encore.

Résignation

« La résistance n’est pas nouvelle », tient à souligner d’emblée Paul. Elle remonte au moment où le choix définitif du lieu s’est porté sur Bure et à l’installation de l’Andra, fin des années 90, sur ce territoire à cheval entre le département de la Haute-Marne et celui de la Meuse. Mais cette opposition s’est tarie au fil du temps et des actions, aux effets vains. Ni la pétition dénonçant le projet et signée par un tiers des habitants du département, ni les manifestations, n’ont fait ciller les promoteurs du projet à la fin des années 90. Le non-respect du référendum de 2013 a encore accentué le sentiment d’impuissance. Cette année-là, les habitants s’étaient prononcés défavorablement sur l’échange du bois Lejuc contre un autre acquis par l’Andra quelques temps plus tôt. Mais deux ans plus tard, en 2015, le conseil municipal de Mandres-en-Barrois a voté pour, dans des conditions contestées.

« Comment résister face à un projet de plusieurs milliards d’euros, lié au nucléaire, fleuron de l’industrie française, qui plus est, dans un territoire avec une faible densité de population, peu attractif sur le plan industriel ou touristique », résume Paul pour expliquer la résignation des habitants. Sachant que, déjà, après 1918, le territoire avait fait office de poubelle pour les déchets de la Première Guerre mondiale, rappelle-t-il. Enfin, comment ne pas se laisser séduire par les promesses d’emplois et de repeuplement. Ou encore résister à l’argent en veux-tu en voilà, versé aux collectivités et aux agriculteurs auprès de qui l’Andra a racheté « au-dessus du marché, à prix d’or » les terres. D’ailleurs, d’après les derniers chiffres de 2015, l’agence possède environ 3 000 hectares, quand 800 suffiraient. « Ces terres servent de monnaie d’échange » contre celles qui les intéressent, comme le Bois Lejuc par exemple. Et continuent d’intensifier encore plus le phénomène de désertification.

Bois Lejuc (Meuse) occupé par les opposants au projet Cigéo - Crédit photo : Alexandra Luthereau

Bois Lejuc (Meuse) occupé par les opposants au projet Cigéo – Crédit photo : Alexandra Luthereau

Le bois Lejuc

En mai 2016, l’arrivée des engins de chantier sur le bois Lejuc, et les premiers coups de pelleteuses, ont relancé l’opposition. Cette fois-ci, Cigéo devient un projet concret, l’arrivée des premiers déchets nucléaires, prévue en 2025, se rapproche. Des militants antinucléaires viennent alors de toute la France pour défendre le bois, à quelques encablures de Bure.

C’est dans le bois d’ailleurs que nous nous rendons, à pied, avec Lucas pour visiter les lieux. À l’entrée sud, se dresse une vigie, faite de pièces de métal, de pneus et de planches de bois récupérés. Elle est surveillée par un homme et une femme, en train de préparer leur déjeuner dans une casserole posée sur les braises. Comme d’autres opposants, ils sont installés dans la forêt, depuis le mois de juin 2016 et vivent dans des cabanes dressées au sol ou construites dans les arbres. Ils ont bien été délogés une première fois en juillet « manu militari à l’aide de 200 gendarmes mobiles ». Mais en août, confortés par la décision du tribunal de grande instance de Bar-le-Duc, qui a jugé illégaux les travaux entrepris par l’Andra sans autorisation préfectorale, les militants ont réinvesti le bois. Avec les habitants, ils ont détruit le mur de deux mètres de hauteur que l’Andra avait érigé pour empêcher quiconque d’y pénétrer. Aujourd’hui encore, des pans de mur jonchent le sol du chemin déblayé. « La destruction de ce mur a redonné de l’espoir aux personnes résignées. Cet acte de sabotage s’est fait dans une super ambiance, dans la joie, avec 500 personnes, des jeunes, des moins jeunes, des enfants… Cet événement a pu casser l’image militante accolée à l’opposition du projet. Et puis c’était très fort symboliquement », se remémore Paul.

Autre succès, sur le plan juridique : le 28 février 2017, le tribunal administratif a jugé qu’il y avait eu vice de forme dans l’attribution du bois Lejuc, par laquelle l’Andra en est devenue propriétaire. Mais ces victoires ne sont que de courte durée. Les militants le savent bien, ces procédures ne permettront pas l’abandon du projet, un ralentissement au mieux. Qu’est-ce qui pourrait faire capoter le projet alors ? « Le projet sera abandonné, même s’il ne le sera jamais officiellement, quand toute la population manifestera, que l’opposition grossira encore, qu’on les empêchera de faire avancer le projet », souligne Paul. « Véritablement, plus que des pratiques juridico-administratives, c’est bien la position politique que nous dénonçons », insiste-t-il. « Intimidation de la population », « répression politique et policière » sont souvent évoquées par les résistants mais aussi par les habitants. Florent en sait quelque chose. Suite à l’expulsion du bois en juillet 2016, ce trentenaire habitant à Metz, qui témoigne sous son vrai prénom, a été arrêté puis condamné pour violence volontaire sur personne dépositaire de l’autorité publique et refus de prélèvement ADN. Verdict : six mois de sursis et interdiction de se rendre dans le département de la Meuse. « Cette condamnation est disproportionnée, fustige-t-il. Elle donne l’impression de vouloir couper les gens de la lutte, d’atomiser les gens, les intimider. » Depuis, il a décidé d’enfreindre publiquement cette condamnation. « Je suis plus déterminé que jamais, je suis maintenant dans l’action, j’ai décidé de ne plus me soumettre, avertit Florent d’une voix assurée. Par ce geste, je dénonce la spirale infernale de répression et d’intimidation. »

Installation de militants

La résistance à Bure ne se cantonne pas qu’à l’opposition. Les militants veulent aussi construire. « Nous souhaitons envisager un autre avenir que le nucléaire pour le territoire », explique Lucas. Il rappelle qu’en plus de Cigéo, d’autres projets autour de l’atome sont prévus, comme la blanchisserie de vêtements nucléaires ou des formations préparant aux métiers de cette industrie. « Nous voulons construire quelque chose de plus désirable », ajoute Paul. La Maison de la résistance est en quelque sorte le QG de cette vision. Depuis cet été, l’affluence grossit. Ce sont entre 10 et 100 personnes, qui y vivent quelques jours, des semaines ou des mois. Certains même, à l’instar de Lucas, originaire d’Île-de-France, qui « aime de plus en plus la Meuse » et ses forêts verdoyantes, choisissent de s’y installer durablement. En tout, trois maisons ont déjà été achetées.

« La maison de la résistance, c’est presque un projet de civilisation contre un autre, affirme Paul. Avec d’un côté, l’Andra et l’hyperscience, l’accaparement et la dépossession des terres, la désertification, l’appauvrissement du territoire, la défiguration du territoire, où les habitants ne sont pas maîtres des décisions, ni de leur énergie. De l’autre, nous proposons une reprise  en main politique de nos vies quotidiennes. Cela passe notamment par l’alimentation, la production d’énergie, la prise de décision collective. » Mais « nous en sommes au tout début, prévient Lucas. Nous restons humbles. Nous ne sommes pas là pour imposer une vision, ou assurer qu’on vient redonner de la vie à ces villages, en disant comment vivre. Car c’est exactement ce que fait l’Andra et que nous dénonçons ». Dans cette démarche, les projets fleurissent. Des groupes d’études se constituent pour réfléchir à des sujets de fond, sur l’éducation, les médias, les soins ou les plantes médicinales par exemple.

En août, un grand festival mêlant musique, théâtre, danse est prévu. À terme, ils aimeraient monter une bibliothèque, fabriquer du pain pour approvisionner les habitants du village ou même organiser un petit marché pour vendre leurs productions. Bien sûr, il n’est pas question de faire sans les habitants du cru. Des liens se nouent, même s’ils ne sont pas toujours évidents.« C’est dur pour les habitants de s’afficher avec les opposants de Cigéo. Ils ont peut-être peur des représailles, avance Lucas. Ils sont contents de ce qu’on fait mais ils vont avoir du mal à passer la porte de la Maison de la résistance. Cet endroit est très connoté militantisme ». Pour autant, des moments conviviaux ont déjà été échangés, comme lors des repas collectifs ou des après-midi « vin chaud et châtaignes » organisés dans le bois Lejuc. Leur présence et les échanges font réfléchir aussi. Jean-Charles, un jeune agriculteur de Bure, qui rend régulièrement visite aux résidents, vient d’adhérer à la Confédération paysanne et envisage de se convertir au bio. « Peut-être que c’est un peu grâce aux discussions qu’on a eues », ose croire Lucas. Du côté de la maison, la fin de la réunion concernant la possible expulsion des occupants du bois est terminée. Sans surprise, la position des militants est claire : en cas d’expulsion du bois, ils le réoccuperont. La lutte continue. Ils ne lâchent rien.

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