Ils volent en supermarché, ils ne sont pas écolos… les préjugés sur les précaires ont la vie dure. Alors, pour tenter d’y mettre un terme, ou en tout cas de les atténuer, l’association ATD-Quart-Monde, qui bataille contre la pauvreté depuis plusieurs décennies, a publié La bibliothèque, c’est ma maison et autres histoires. Nous avons rencontré Philippe Aubert de Molay, scénariste sur l’album.


UP le mag : Qu’est-ce qui vous a poussé à participer à cette aventure ? 

Philippe Aubert de Molay : Plusieurs éléments : d’abord la rencontre avec la formidable, convaincante et sincère équipe d’ATD-Quart-Monde. Deuxièmement, l’adhésion aux valeurs de cette ONG et l’opportunité de l’exprimer concrètement par l’écriture fictionnelle, en compagnie de 11 dessinateurs de talent. La préparation de la BD a duré une année, entre la sélection des idées reçues à évoquer (et là, on avait l’embarras du choix…), la constitution de l’équipe des dessinateurs, la scénarisation puis la création graphique des histoires. Tout ceci en lien étroit avec ATD.

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Des personnages qui “habitent” ces idées reçues

Pourquoi, selon vous, des idées fausses sur les pauvres circulent ?
Parce qu’il y a des pauvres.

Comment les avez-vous sélectionnées ?
ATD-Quart-Monde a apporté son expérience et sa connaissance en profondeur des sujets pour composer une liste d’idées reçues à traduire en bande dessinée de fiction. C’est ainsi que de grands thèmes sociétaux et complémentaires comme, par exemple, le monde du travail, les droits sociaux, la scolarité, l’urgence écologique sont abordés. Sous l’angle humoristique ou dramatique, réaliste ou imaginaire, des personnages hauts en couleurs « habitent » ces idées reçues, témoignent de leur impact et expriment une réalité différente. La leur. De page en page, on dirait que chacun aspire à revivre. Sans doute revivre ce qu’il n’a pas vécu, selon le mot du philosophe Frédéric Worms.

Quels sont les principaux préjugés selon vous ? 
L’un des pires préjugés est sans doute de croire qu’on est soi-même exempt d’idées reçues. On en a tous, moi le premier. Difficile de lister ces préjugés. Mettons qu’ils tournent tous – sous une forme ou sous une autre – autour de ce sentiment bien ancré et néfaste selon lequel les autres ne nous ressemblent pas, n’ont pas les mêmes besoins ni espérances que nous. Je sais que la lecture sous toutes ses formes et les arts de l’image (cinéma, théâtre, danse, bande dessinée, etc.) élargissent nos horizons, entrouvrent des portes, amplifient notre capacité à comprendre le monde, invitent et encouragent à le vouloir meilleur. La fameuse réalité augmentée n’a rien de virtuel (et c’est un scénariste de jeu vidéo qui le dit) : c’est nous qui la créons, ou pas, dans le réel.

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“Voir les choses autrement”

Pourquoi avoir fait le choix de raconter plusieurs histoires avec des univers graphiques différents ?

Chacune des dix histoires composant cet album explore une thématique et se suffit à elle-même. Et, pourtant, l’ensemble constitue un tout. Si l’on zoome avant, on découvre par exemple la galère de la recherche d’emploi avec la dessinatrice Claire Gosnon (Travail fou), la question de la fraude fiscale massive des possédants avec le trait sensible de David Périmony (Zone de frappe) ou la pauvreté d’année en année, durant toute une vie, avec le graphisme spectaculaire de Pierre Dubois (Portrait de dame au miroir avec RSA, une BD d’une originalité graphique bouleversante et qui fait beaucoup parler d’elle).

Et si l’on zoome arrière, agrandissant le point de vue, on découvre alors que l’album offre un panorama de la société d’aujourd’hui. De son économisme fanatique, de son incapacité à ne pas foncer dans le mur (suivez mon regard côté écologie, par exemple). Mais aussi de son énergie incroyable pour penser et construire – avec des initiatives de terrain – un futur « préférable ».

Dans sa singularité de trait, de découpage des planches et d’administration de la couleur, chaque dessinateur invente ici un mini-univers. Songeons à Laurent Battistini et à son trait rageur (Popeye est un tombeur), à Lucas Aubert-Dubois et à son ambiance graphique urbaine et poétique (Amourette), à Pierre Glesser en maître incontesté de la couleur (La ballade de Pinocchio), à la magie précise de Manuel Lieffroy (La bibliothèque, c’est ma maison, récit donnant son titre à l’ensemble), au dessin élégant d’Amaury Esteban (Bras de fer) et à Ancelotte dans sa simplicité abracadabrantesquissime et rigolote (Le tour du ¼ monde en 180 détours). Sans oublier, the last but not the least, un Tito à la fois populaire et souverain (Le gâteau d’anniversaire), livrant une histoire émouvante, d’une vérité en acier trempé.

On aime ou on n’aime pas l’un ou l’autre, bien sûr. Mais, dans tous les cas, on voyage. Et, ce faisant, on s’interroge. Seul un album collectif pouvait permettre cette – comment dire ? – secousse visuelle ! Une fois de plus, la bande dessinée est une petite sorcellerie familière.

S’il fallait ne retenir qu’une raison pour se procurer la BD… 
Lire cette BD, c’est peut-être se payer le luxe de voir les choses autrement. Ce qui n’a pas de prix. C’est bien simple, même la couverture, spécialement créée par Louise Joor, est à elle-seule… toute une histoire !

BIOGRAPHIE

Scénariste de bande dessinée et de jeu vidéo (Zorro, Blake & Mortimer, Popeye, La Guerre des boutons, etc), lauréat du prix Andersen (2005) et du prix Hemingway (2015), questionné par les légendes urbaines, Philippe Aubert de Molay a écrit également des sagas romanesques (Noeland, Teutonik) et des recueils de nouvelles (Leçon de ténèbres, Boxer dans le vide). Il anime des ateliers d’écriture
fictionnelle.

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