Depuis 2010, la tendance est aux monnaies locales qui circulent en parallèle de l’euro. Leur utilisation est encore hésitante, mais, en défendant des valeurs globales, certaines ont réussi à s’imposer. Plus récemment, la première monnaie complémentaire nationale a fait son entrée en caisse. Avec pour ambition d’être distribué sur tout le territoire, le Coopek pourrait-il remplacer l’euro au risque de faire disparaître un système monétaire émergent et pluraliste ?

L’Abeille de Villeneuve-sur-Lot, en Aquitaine, a été la première à donner le change, dès 2010. Impulsées par le même désir de refuser la spéculation monétaire, recréer du lien social, réduire l’empreinte écologique et soutenir des projets locaux, d’autres monnaies locales complémentaires ont par la suite essaimé dans toute la France. Aujourd’hui, elles sont une trentaine en circulation : le Sol Violette à Toulouse, la Pêche à Montreuil, le Bou’Sol à Boulogne-sur-mer, etc. Et environ 80 sont en projet dont une à Paris.

Aujourd’hui, en France, une trentaine de monnaies locales sont en circulation. Et environs 80 sont en projet

Mais, si les initiatives solidaires se multiplient, le bilan des monnaies locales n’est pas aussi verdoyant qu’un dollar américain. Une dizaine a déjà été arrêtée. L’eusko au Pays Basque est l’une des rares à rencontrer un réel succès. Alors que les monnaies alternatives comptent en moyenne 450 utilisateurs, pour l’équivalent de 26 000 euros en circulation, d’après un rapport remis au gouvernement en avril 2015. Accepté dans près de 600 commerces, l’eusko brasse près d’un demi-million d’euros et revendique 3 000 utilisateurs sur un bassin de 300 000 habitants. C’est 1% de la population visée…

Selon un article de libération.fr, publié le 2 janvier 2014, le « manque d’enthousiasme du public et la baisse de motivation des militants associatifs de la première heure » risquent de faire du mal aux monnaies locales et complémentaires. D’autant que celles-ci pâtissent d’une « limitation géographique ». L’effet de mode serait-il sur le point de s’essouffler ?

Une monnaie différente et innovante, le Coopek

Lancé le 3 octobre 2016, le Coopek affiche les mêmes ambitions que les monnaies locales, mais son champ de vision est plus large. Notre « monnaie va couvrir les différentes régions de France avec un déploiement qui va s’étendre géographiquement au fil des mois et des années à venir », projette Gérard Poujade, cofondateur de la monnaie et directeur général de la SCIC. Ouvert à tous (citoyens, collectivités, associations et entreprises), le Coopek est uniquement numérique. « Pour garantir la traçabilité, la sécurité de votre argent et surtout éviter la spéculation », explique-t-il.

« 98% de la monnaie existante dans le monde sert aux échanges boursiers ou financiers. Donc, seulement 2% servirait à l’économie réelle »

« 98% de la monnaie existante dans le monde sert aux échanges boursiers ou financiers. Donc, seulement 2% servirait à l’économie réelle, celle des flux de produits et de services », déplore ce maire d’une petite commune du Tarn. « Imaginez un monde dans lequel la monnaie ne servirait pas au grand casino mondial de la financiarisation ! Imaginez un monde où la monnaie servirait à la transition énergétique, carbone, alimentaire et sociale ! Avec la monnaie Coopek, c’est possible ! », se réjouit-il.

Coopek permet en effet de soutenir, via un fonds de dotation, des associations à but non lucratif. Par exemple, pour 100 euros échangés, une personne reçoit en bonus 5 Coopeks solidaires qu’elle pourra allouer à un projet de son choix. « D’un point de vue éthique, nous sommes l’anti Bitcoin. Cette monnaie étant essentiellement une monnaie de spéculation », déclare Gérard Poujade.

À parité avec l’euro, Coopek compte déjà 120 utilisateurs, particuliers et professionnels. D’ici à 2020, les fondateurs ont l’ambition d’atteindre 15 millions de Coopek mis en circulation, 15 000 entreprises et associations et 50 000 particuliers. Partenaire du projet, Claude Gruffat, le président de Biocoop, n’en doute pas : « Cette monnaie civile représente une valeur sociétale, en termes de changement et d’avenir. »

Les limites

Ces monnaies ne peuvent pas avoir toutes les fonctions de l’euro : elles ne permettent pas d’épargner et sont utilisables pour un nombre limité de biens et services. Pour en bénéficier, il faut faire partie d’un réseau (une association) dont les utilisateurs sont membres. « Mais depuis 2010, le vide juridique a été comblé en matière de monnaie complémentaire, fait remarquer Bruno De Menna, coordinateur du développement du Sol-Violette. L‘article 16 de la loi relative à l’ESS, votée en 2014, a enfin reconnu leur existence. »

« Nous ne voulons pas remplacer l’euro, d’autant que nous lui sommes indexés. Notre but est de le renforcer en apportant des solutions à certains de ses dysfonctionnements »

« Avant la loi, les autorités financières surveillaient ces monnaies du coin de l’œil, affirme Jérôme Blanc, économiste et professeur à Sciences Po Lyon. Aujourd’hui, leur situation juridique est stabilisée, mais dans un cadre assez stricte. » Pour rentrer dans le cadre de la loi, les porteurs de projet doivent rendre chaque année un dossier assez conséquent à l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), rattachée à la Banque de France, demandant une exemption dans la régulation de moyens de paiement à titre particulier.

Craindrait-elle que ces monnaies complémentaires viennent un jour concurrencer l’euro ? À cette question, Jérôme Blanc est catégorique : « La réponse est non. Comme leur nom l’indique, elles sont « complémentaires ». Il ne s’agit pas en quelques sortes de recréer le franc sans le dire. L’usage de ces monnaies ne peut que rester spécifique. » Des propos que soutiennent Bruno De Menna et Gérard Poujade : « Nous ne voulons pas remplacer l’euro, d’autant que nous lui sommes indexés. Notre but est de le renforcer en apportant des solutions à certains de ses dysfonctionnements. »

Quoi qu’il en soit, si ces monnaies peinent encore à convaincre un public large, elles ont prouvé qu’il était possible de créer un système monétaire parallèle. Un projet de l’ordre de la réflexion citoyenne redonnant ainsi toute sa valeur à la monnaie qui, avant d’être un objet économique, est un objet social. Comme disait Edgar Morin : « À force de sacrifier l’essentiel pour l’argent, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel. »

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Retrouvez l’article “Centimeo, la conviction dure comme fer” dans la 9ème édition d’UP le mag

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