INTERVIEW – L’essor des logiques coopératives, de partage, les dynamiques de co-constructions, l’open-source, des «grands mots» ? Et bien, apprenez qu’ils dessinent peu à peu un nouveau modèle de travail, celui de demain. Le philosophe Bernard Stiegler tente de tracer les lignes de cette nouvelle «économie contributive».

Le groupe de réflexion Ars Industrialis développe le concept d’économie contributive depuis dix ans. Quelle est son origine ?

Bernard Stiegler : Au sein d’Ars industrialis, on tente d’appréhender cette transformation qui s’opère depuis 20 ans, voire 40 ans. J’ai commencé à m’y intéresser quand je me suis penché sur l’organisation du travail dans le logiciel libre. J’ai découvert un modèle d’organisation très intéressant. En particulier car il vient contrarier l’idée qu’on se fait depuis Karl Marx que l’organisation industrielle du travail conduit nécessairement à la prolétarisation des travailleurs.

BIO EXPRESS – Bernard Stiegler est philosophe et directeur de l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou. Il a crée et préside, depuis 2005, le groupe de réflexion Ars Industrialis, composé aujourd’hui de 500 membres, économistes, philosophes, informaticiens et toxicologues.

Qu’entendez-vous par prolétarisation ?

B. S. : Prolétarisation ne signifie pas appauvrissement en terme d’argent. Un prolétaire c’est quelqu’un qui perd son savoir en se soumettant à la tâche que lui définit son poste de travail. Ça commence au début du XIXe siècle avec les travailleurs manuels qui vont perdre leur savoir-faire. En 1848, Marx disait déjà que le phénomène allait s’étendre à tous les postes de la société industrielle et qu’il finirait par atteindre les patrons. Ce qui se passe aujourd’hui avec les sub-primes, et l’automatisation de la prise de décision [ex : trading haute fréquence, ndlr].

Et vous dites que nous sortons de cette prolétarisation ?

B. S. : Ce que nous croyons, c’est que depuis avril 1993, depuis que le web est devenu un service accessible à n’importe qui, partout dans le monde, gratuitement et librement, nous sommes tous mis en réseau. Désormais je produis des infos sur moi et les autres sans le savoir. Cela présente des aspects extrêmement dangereux et pervers, comme avec Snowden. Mais ça provoque d’abord une extension des logiciels libres et une exportation de ce modèle à d’autres domaines comme des wiki, l’open source ! Il y a quelque chose de formidablement prometteur : les gens ne sont plus ni des producteurs ni des consommateurs prolétarisés mais deviennent des contributeurs, des participants, des partenaires. La déprolétarisation, c’est ce que nous pensons être la grande promesse de l’économie contributive.

L’économie contributive n’a pourtant pas que des bons aspects…

B. S. : Nous souhaitons promouvoir une économie contributive qui soit de bonne facture. Car l’économie contributive existe déjà aujourd’hui ! C’est même le secteur le plus dynamique, avec Google par exemple. Par contre ce n’est pas parce que Google est contributif, qu’il est un bon modèle [fondé sur la contribution « inconsciente » des internautes, ndlr]. Pas du tout. Il peut y avoir du très mauvais modèle contributif ! Demandez aux taxis ce qu’ils en pensent [avec Uber ndlr] ! Il ne faut surtout pas les traiter d’archaïques, car derrière les modèles très transformateurs, il y a des modèles ultra « libertariens » pas forcément bons.

Quelle est la différence entre le concept d’économie contributive et la consommation collaborative ?

B. S. : En fait, l’économie contributive est collaborative, mais toute l’économie collaborative n’est pas forcément contributive au sens où on l’entend. L’économie collaborative est présentée comme une micro-économie à l’échelle de la firme, un réseau social d’entreprise par exemple. Nous, on pense l’économie contributive comme un système macro-économique. Ça ne se passe pas seulement à l’échelle de la firme, mais plutôt à l’échelle de l’ensemble de leurs relations, même non monétisées. La question fondamentale est celle de l’externalité positive [situation où un acteur est favorisé par l’action de tiers sans qu’il ait à payer, ndlr], en tant qu’elle produise des savoirs, des savoir-faire, des savoir-vivre, des savoirs théoriques. Ils doivent être valorisés et/ou monétisés dans cette économie contributive, soit par des lois de marché, soit par autre chose.

Pourquoi opérer une transition vers ce modèle ?

B. S. : Il existe des signes d’un effondrement programmé et inéluctable de l’économie consumériste. Cette économie a déjà craqué depuis longtemps et largement. En 1936, après la crise de 1929, ça faisait déjà 3 ans que Keynes et Roosevelt avaient proposé un nouveau modèle économique. Nous ça fait sept ans que nous sommes dans cette nasse et qu’il n’y a toujours rien qui se présente comme alternative, sauf des nouveaux mécanismes de dissimulation. Il y a des études qui disent qu’on va perdre dans les 10 à 20 ans qui viennent, 30 à 70% des emplois. Keynes avait proposé un processus de redistribution par les salaires… Ce n’est pas solvable. Avec l’augmentation du chômage, la production automatisé ne trouvera pas de clients.

Mais la solution existe ?

B. S. : Je fais partie des gens qui pensent qu’il peut y avoir des catastrophes positives. L’effondrement de l’emploi pourrait être la grande chance du XXIe siècle. Je pense qu’il y a des hommes politiques courageux qui sont capables de penser comme ça. Nous, nous avançons des solutions : une véritable économie contributive basée sur le revenu contributif, inspiré du régime des intermittents du spectacle.

Demain tous intermittents ?

B. S. : Les intermittents du spectacle ont un régime particulier. Il leur donne droit hors des périodes salariées, à une allocation chômage qui leur permet de développer leurs compétences, leurs savoirs et leur capabilité. Pour nous, dans une économie contributive basée sur ce système de redistribution-là, on crée du savoir, c’est dynamique. Au lieu de gaspiller, on économise, on est plus rationnel. Contrairement à notre « déséconomie ». La question fondamentale c’est de créer un processus de valorisation et d’entretien du développement des savoirs sous toutes leurs formes. Parce que par exemple, Picasso quand il est arrivé, il n’était pas intéressant à valoriser au départ ! C’est ça l’histoire de l’Humanité : des gens qui arrivent et qui ne disent des choses qui ne sont pas du tout ce en quoi croient les gens. C’est avec des personnes comme cela que la société se ressource. Elle est d’abord un peu bête, puis elle met des choses en place pour se rendre plus intelligente. Ça s’est passé à d’autres moment par exemple, à la fin du XVIIIe siècle. C’est possible, maintenant aussi : il faut réinventer les institutions ! Car les gens sont magnifiques et certains ont des savoirs et des visions extraordinaires. Je pense aux surdiplômés qui n’ont pas d’emploi par exemple. Et à bien d’autres…

C’est un vaste programme, ce revenu intermittent, comment le mettre en place ?

Il faut expérimenter à grande échelle pour trouver le modèle. En France les territoires ont le droit de sortir du cadre légal réglementaire, pour expérimenter. A Ars Industrialis, nous réfléchissons avec et à partir d’un territoire de 400 000 habitants, près de Paris, pour expérimenter avec méthode des nouveaux modèles de redistribution. On pense par exemple à mettre en place des nouvelles technologies contributives, une caisse contributive, des crédits et projets d’investissements contributifs, une assemblée, etc. On pourrait y faire venir 50 à 100 chercheurs pour inventer, pour faire émerger les solutions de manière intelligente avec la critique des paires, pour éviter de faire n’importe quoi, sous contrôle de la puissance publique, du préfet de région, de Monsieur Valls s’il veut, il est le bienvenu !

Interview extraite de la Conférence Up tenue à la Gaieté Lyrique en avril dernier.

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