Le concept n’a de virtuel que le nom. « Suspendu », « en attente », sospeso en Italie d’où il est originaire. « L’idée c’est de lever le tabou sur la gratuité », affirme Madeline Da Silva, chargée de projet. Avec l’association Éveil, elle a élargi l’initiative à l’échelle de la ville des Lilas (93) : payer deux produits et en offrir un. À Naples, c’est un café. Et depuis que ce petit geste de solidarité a traversé les Alpes, il est transposé à l’infini : fruits et légumes, œufs, kebabs, coiffeurs, livres, produits d’hygiène, places de cinéma et même bureaux ! « Les citoyens ont pris conscience qu’il faut être acteur au quotidien », ajoute celle qui a déjà fédéré une dizaine de commerces.

SUSPENSION-ÉCLAIR

Environ 3000 personnes sont passées par la Galerie de la Reine, dans la capitale belge le 28 décembre dernier, lors d’un flash mob en faveur du café suspendu. « Nous voulions interpeller le public et les médias, et faire savoir aux personnes défavorisées qu’elles n’étaient pas seules, en leur offrant un café, une frite, une pâte, une couque, un bol de soupe, un sandwich, etc.», relate Bruna Sassi, coordinatrice des cafés suspendus à Bruxelles. À deux pas de la Grand Place, ils étaient nombreux à apporter quelques douceurs, tandis que d’autres faisaient la fête.

Fondateur de la « baguette en attente », Jean-Manuel Prime confirme : « Ils ont envie de faire du bien, sans gros moyens financiers. » Depuis mai 2013, ce bénévole propose aux boulangers de France de faire le lien entre donateurs et bénéficiaires. « Il y a un rapport de proximité entre eux et les gens du quartier, et puis le pain est un symbole fort. » Aujourd’hui, 92 boulangeries participent à l’opération ; un véritable mouvement de citoyens se met en place.

QUAND IL Y EN A POUR UN…

Sur les réseaux sociaux, les groupes de discussion font florès, tout comme les sites et même les applications. « Le #cafésuspendu est-il arrivé à Dijon ? », se demande un des multiples nouveaux adeptes sur Twitter. Car malgré le succès du concept, il reste un point de blocage : « Ceux qui pourraient en profiter ne sont pas assez au courant », témoigne Tayeb Zerrouki, gérant du tabac-presse- café Le Royal, aux Lilas. Sur le comptoir, une ardoise affiche 22 cafés en attente. « On est monté jusqu’à 40 ! », lance son collègue Abdel. Même constat à Folies d’encre, où des dizaines de livres patientent dans des bacs. « Les gens sont très généreux, mais depuis décembre, seules trois personnes sont venues demander », corrobore la libraire Marie Le Bonniec.

…IL Y EN A POUR DEUX

Pour Madeline Da Silva, « il y a un gros travail à faire avec les associations locales, de manière à informer sur la disponibilité de ces produits ». D’expérience, elle sait qu’il ne s’agit pas forcément de personnes à la rue, « ce sont aussi des individus avec de petites ressources, qui sont ” justes ” en fin de mois ». Personnes âgées isolées, mères de famille célibataires, étudiants fauchés… « Le profil des gens dans le besoin change et s’élargit », note Corentin Pichon, co-fondateur de Tout en attente. L’association nantaise démarche de nouveaux commerçants toutes les deux semaines ; ils soulèvent certaines questions : quid des personnes ivres, avec leurs chiens, etc. ? « Ce qui se vérifie, c’est qu’il ne s’agit pas de cette population-là », rapporte le jeune homme qui a convaincu 15 magasins en deux mois. Il travaille aussi avec les associations locales qui parfois, accompagnent les bénéficiaires dans les boutiques. « D’autant que certaines sont plus guindées que d’autres, avec des cupcakes en vitrine. » Des commerces voudraient voir apparaître un système de bons, de justificatifs. D’autres préfèrent proposer une générosité de plus, comme cette pizzeria qui vend margaritas et autres calzones à prix coûtant, à tous les donateurs.

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