Cette année, la fin des soldes coïncide avec l’arrivée d’une vague de froid : et si les invendus des industriels du textile pouvaient aider les démunis à mieux supporter l’hiver ? En France, des réseaux de solidarité existent, mais la loi n’encourage pas l’industrie textile à lutter contre le gaspillage vestimentaire.

Les images de vêtements neufs lacérés issus des poubelles du magasin Célio de Rouen ont fait le tour de la toile, le 5 février dernier. La marque s’est défendue, arguant que les vêtements dégradés ne pouvaient être portés. Pourtant, la destruction de vêtements neufs par les enseignes fait régulièrement parler d’elle, comme H&M accusés en octobre dernier d’en brûler 12 tonnes par an. Si aucune statistique d’ampleur n’existe sur ces pratiques, l’enjeu du gaspillage vestimentaire gagne en visibilité à l’ère de la fast fashion.

En France, l’initiative du réemploi dans ce secteur est laissée aux associations et aux entreprises via une fiscalité avantageuse. Mais le don n’est pas toujours naturel pour les sociétés, et peut rester contraignant. Chez Emmaüs France, « on ne croule pas sous les dons vestimentaires des entreprises, se désole Valérie Fayard, délégué générale adjointe chargée du pôle innovation et développement. Le problème des invendus, c’est que c’est de l’argent qui dort. Il y a à la fois un problème financier et un problème de place, de stockage. »

Pour autant, Celio s’est défendu en affichant sa collaboration avec l’Agence du Don en nature (ADN) – la marque dit avoir donné, en 2016, 300 000 produits qui ont bénéficié à plus de 80 associations via ADN. Cette association, reconnue d’utilité publique en 2008, se targue de redistribuer chaque semaine 600 000 euros de produits neufs aux associations sur le terrain. La directrice générale d’ADN Stéphanie Goujon, pour qui le « bad buzz » de Celio est un « mauvais exemple« , explique l’intérêt qu’ont les entreprises à passer par les réseaux associatifs de redistribution : « Pour elles, c’est une contrainte de détruire des produits passés de mode. Nous avons mis en place une plateforme logistique qui a la capacité d’absorber de grosses quantités, et de les sécuriser en assurant la traçabilité des produits et leur éviter de finir sur des circuits parallèles. »

Une fiscalité incitative face au néant législatif

Après les soldes et les ventes privées, les géants du textile craignent encore que les stocks échappent à leur contrôle. Mais ils peuvent toujours espérer rentabiliser leurs invendus. En ce sens, l’article 238 bis du code général des impôts incite les entreprises à mieux gérer leurs stocks et déchets, par une réduction d’impôt de 60 % du montant du don. Reste à voir si ce principe, instauré en 1979, permet réellement de gérer l’intégralité du gaspillage vestimentaire.

conteneurs vêtements anti-gaspillage600 000 tonnes de textiles sont mis sur le marché chaque année, selon l’organisme Eco TLC, qui collecte des données sur le don, le tri, et la valorisation du textile en France. Environ un tiers de ces vêtements ont été réemployés, en 2016. Soit 210 000 tonnes de textiles d’habillement, de linge de maison et de chaussures grâce aux dons de particuliers (à travers les conteneurs à vêtement notamment) et les partenariats avec les entreprises du secteur. Comment faire alors pour améliorer ces chiffres ?

Valérie Fayard défend l’hypothèse d’une loi sur le gaspillage vestimentaire, inspirée de celle sur les produits alimentaires : « Depuis qu’il y a la loi sur le gaspillage alimentaire, les dons ont augmenté, il n’y a pas de raisons que ça ne fonctionne pas avec les vêtements ! » La loi Garot, votée en 2016, et qui fixe comme objectif de réduire par deux le gaspillage alimentaire dans les moyennes et grandes surfaces d’ici 2025, aurait permis d’augmenter les dons de 10 % selon le Conseil national de l’alimentation.

Faut-il une loi pour sur le gaspillage vestimentaire ?

L’idée d’une loi ne fait toutefois pas l’unanimité, comme en témoigne Stéphanie Goujon, pour qui « le non-alimentaire, donc le non-périssable, c’est différent« . « Nous ne sommes pas particulièrement pour les contraintes réglementaires, surtout quand le cadre juridique permet déjà de donner, explique-t-elle, je n’ai pas le sentiment qu’il y ait une volonté des entreprises de gaspiller. Avant de passer par une loi, nous préférerions booster notre visibilité pour que ça devienne un réflexe de donner. »

Le débat reste donc ouvert sur la volonté des entreprises du textile à profiter de la bonne image et des avantages fiscaux du don. « Mais les citoyens et les entreprises préfèrent vendre que donner » estime Valérie Fayard, évoquant le succès du Bon Coin pour la revente de vêtements en ligne, « il y a donc des progrès à faire, pour organiser le lien entre les surplus et les associations« .


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