EXTRAIT DU MAG – La fast fashion fait des ravages sur l’Homme et la planète. De plus en plus de consommateurs en sont conscients et incitent l’industrie de la mode à agir. La révolution green et sociale est-elle en marche ?

Derrière le glamour de la mode se cache une tout autre réalité, beaucoup moins sexy, elle, il faut le dire. Le textile est la deuxième industrie la plus polluante, sans compter qu’elle repose en grande majorité sur l’exploitation d’unemain d’oeuvre très peu chère. Ce constat est accentué depuis les années 2000 et le développement de la fast fashion, initiée par le groupe espagnol Inditex, détenteur de la marque Zara. Ce modèle économique repose sur la production et la diffusion à des cadences toujours plus importantes de collections de vêtements, fabriqués à très bas coût dans les pays en développement et vendus à un prix tout aussi faible aux consommateurs occidentaux.

Résultat : « On paie aujourd’hui nos vêtements 15 % moins cher que dans les années 2000, et ce, malgré l’inflation », analyse Nayla Ajaltouni, coordinatrice du collectif associatif Éthique sur l’étiquette, qui défend les droits des travailleurs du textile. Pire, les vêtements achetés sont portés en moyenne 35 jours. Chaque année 80 milliards de vêtements sont fabriqués dans le monde, 70 % de notre garde-robe ne serait pas portée en moyenne…. Bref, nos armoires croulent sous les fringues et ce n’est pas le recyclage des vêtements qui va changer la donne, puisque seulement 15% des textiles, à l’échelle mondiale, sont recyclés. Mais « la prise de conscience est manifeste, explique Nayla Ajaltouni. Maintenant, il faut la renforcer, l’expliciter, proposer des alternatives et surtout, il faut que cela se transforme dans les actes de consommation, ce qui est encore loin d’être le cas ». Cette prise de conscience concerne aussi bien les consommateurs que les acteurs de l’industrie.

Une question de business

Hélène Sarfati-Leduc est consultante en mode responsable et travaille sur le sujet depuis 15 ans. Elle le constate, le changement est perceptible. Dans les écoles de mode, les futurs designers et managers de l’industrie se préoccupent de ces questions. Chaque année, de nombreuses nouvelles marques se lancent avec la promesse d’utiliser des matières responsables et de produire localement. Mais ces évolutions ne concernent pas que les petits nouveaux. L’experte est formelle : toutes les entreprises du secteur s’y mettent. Non pas pour des questions « de bons sentiments » mais pour des « raisons économiques ». « Aujourd’hui le changement climatique impacte les lieux de production, l’accès et le prix des matières premières, explique la professionnelle qui accompagne les entreprises de la mode. Cette question est consubstantielle au business », résume-t-elle.

Les marques y ont tout intérêt. Mais que font-elles concrètement ? Levi’s, Adidas, C&A… se sont engagées à utiliser du coton 100% bio d’ici 2020. De son côté, H&M organise des collectes de vêtements dans le but de les recycler contre des bons d’achat. De leur côté, les Galeries Lafayette ont lancé « Fashion integrity », une ligne de vêtements respectueuse de l’Homme, du bien-être animal et de l’environnement, dont le process de fabrication se veut transparent pour le consommateur. D’autres exemples pourraient être cités.

Une loi « révolutionnaire »

Pour autant, « 20 ans de plan RSE, de plans éthiques ou de bonne conduite n’ont pas empêché le drame du Rana Plaza », fait remarquer Nayla Ajaltouni d’Éthique sur l’étiquette. Par ailleurs, les entreprises ont tendance à mettre en place des mesures liées à l’environnement, plutôt qu’en faveur des droits des travailleurs. « On n’entend jamais ces enseignes parler du salaire des ouvriers, de leur âge, de leur possibilité de s’organiser en syndicat, de ne pas travailler 70 à 80 heures par semaine, comme c’est le cas dans la grande majorité de ces usines, déplore la coordinatrice. On se rend compte que, pour ça, il faut passer par la loi et les obligations réglementaires. »

Pour cette raison, le collectif a travaillé pendant plusieurs années sur la loi « Devoir de vigilance », qui entrera en vigueur au printemps 2018. Cette loi oblige les multinationales à identifier les atteintes aux droits sociaux et environnementaux et à établir un plan de vigilance. « Cette loi est révolutionnaire », estime Nayla Ajaltouni. Et c’est une première mondiale. Néanmoins, « notre objectif n’est pas de punir les entreprises, prévient-elle. Mais d’éviter les atteintes majeures aux droits fondamentaux et environnementaux et donc de limiter les drames ». Pour autant, toutes ces mesures, actions des marques ou obligations règlementaires, ne règlent pas le principal problème posé par l’industrie de la fast fashion, à savoir son modèle économique. « La vraie question est de savoir comment on cesse la surproduction », souligne le collectif associatif. « Les marques se rendent bien compte des changements en cours, du ras-lebol mondial de la surconsommation et de l’exploitation des ressources », assure de son côté la consultante en mode responsable. Mais elles ne peuvent pas changer du jour au lendemain une chaîne de valeur, pouvant impliquer des centaines de fournisseurs.

De nombreuses façons de consommer éthique

Les acteurs de l’industrie ne sont pas les seuls à pouvoir agir. Les consommateurs, aussi. Ils peuvent refuser d’acheter dans certaines enseignes ou adopter une consommation raisonnable. « ll y a plein de façons d’être éthique : on peut louer, acheter en friperie, choisir des vêtements à partir de coton bio », détaille Hélène Sarfati-Leduc. Mais pas seulement. Tout un chacun possède également « un pouvoir citoyen à portée de main avec les pétitions, les interpellations d’entreprises, les envois d’e-mails, rappelle Nayla Ajaltouni de Éthique sur étiquette. Tout cela participe à faire passer un message politique ». « Il ne faut pas négliger ce pouvoir citoyen et ce rôle en tant que consommateur qui, conjugué à l’action des mouvement sociaux, des pouvoirs publics qui se réveillent, pourraient faire évoluer les choses », poursuit-elle.

Mais alors qu’est-ce qui freine ? Plusieurs facteurs, en fait. L’offre alternative est aujourd’hui restreinte et méconnue en dehors des centres urbains. Les consommateurs manquent d’informations, et les seules disponibles sont celles des grandes marques dont la puissance de frappe économique et en matière de communication est immense. Éthique sur l’étiquette regrette également le manque d’appropriation du sujet par les pouvoirs publics. Enfin, la question du prix est centrale. Les vêtements responsables coûtent plus chers que de la fringue low cost. Mais Nayla Ajaltouni nuance : « Nous payons tous un coût invisible, qui est celui de la dégradation du bien commun, de l’intérêt général. Les pressions qui sont exercées au Bangladesh se répercutent sur le coût du travail en France et sur les questions de conditions sociales. »

Cet article est extrait du numéro 18 de UP le mag, que vous pouvez acheter sur notre boutique.

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