TOUT COMPRENDRE – La France possède 58 réacteurs en activité, ce qui fait du pays un champion du nucléaire. Mais quel est l’avenir de la filière ? UP le mag fait le point avec Charlotte Mijeon, porte-parole du réseau Sortir du nucléaire.

Une grande partie des centrales françaises fêteront leur 40ème anniversaire entre 2019 et 2025. L’heure de la fermeture a sonné ? EDF a plutôt tendance à faire « non » de la tête. « On a clairement un objectif d’amener nos réacteurs à 50 ans, ce qui ferait des premiers arrêts à partir de 2029 », a expliqué Philippe Sasseigne, le directeur du parc nucléaire français d’EDF.

« L’entreprise nage dans un délire dangereux », réplique le réseau Sortir du nucléaire dans un communiqué. SDN rappelle qu’EDF « justifie ce projet par une prétendue incompatibilité entre fermeture de réacteurs et baisse des émissions de gaz à effet. » Mais « la fermeture de réacteurs ne débouchera pas mécaniquement sur la construction de centrales au charbon, ni d’ailleurs sur un quelconque retour à la bougie ».

Quel est l’état du parc nucléaire ? Réponse avec la porte-parole de SDN, Charlotte Mijeon.

Comment le nucléaire est-il perçu en France ?

Selon le réseau Sortir du nucléaire, le message anti-nucléaire progresse dans l’opinion publique. « La catastrophe de Fukushima a joué son rôle, explique Charlotte Mijeon, la porte-parole. Cela a provoqué un choc. Les Français se sont rendu compte qu’un accident de ce type pouvait aussi survenir dans des pays industrialisés. Ensuite, la vague de l’émotion passée, le sujet du nucléaire est retombé au second plan. Or, la lutte antinucléaire touche de plus en plus de monde. On a moins confiance en l’industrie du nucléaire », poursuit la militante.

Les affaires sur le coût des installations et des projets cassent « le mythe de l’énergie bon marché et gage de prospérité pour tous ». Pour elle, c’est indéniable : la sortie du nucléaire n’est plus perçue comme incongrue. « La question n’est plus : ‘Est-ce que l’on va sortir du nucléaire’, mais : ‘Quand et comment ?’ »

Les sondages montrent que plus est on jeune, plus on estime que cette source d’électricité n’a pas d’avenir.  32 % des 18-24 ans sont de cet avis contre 50 % des 50 ans et plus, d’après une étude d’Elabe.  SDN rappelle également que l’on parle davantage de « sûreté nucléaire grâce aux affaires qui sortent ». En 2014, des drones non autorisés ont survolé des installations nucléaires. On n’a pas encore pu identifier l’origine de ces engins aériens. « Cela pose le problème de la vulnérabilité des sites ».

Quel est l’avenir de Fessenheim et des autres territoires où se trouvent les centrales ?

Quand Opinion Way interroge les Français, l’institut découvre qu’ils sont majoritairement pour la fermeture de la centrale de Fessenheim. Tant mieux, le sort de la doyenne de l’Hexagone (elle est sortie de terre en 1977) semble scellé. EDF prévoit une « production nulle » à partir du 1er janvier 2019 des deux réacteurs de la centrale, dont l’un est déjà en stand-by. Et le gouvernement l’a redit fin janvier à l’occasion de la visite du secrétaire d’État auprès du ministre de l’Écologie Sébastien Lecornu sur le site.

Celui-ci emploie directement 850 salariés d’EDF et 330 salariés permanents d’entreprises prestataires (sans compter les 2 000 emplois indirects). L’arrêt d’une installation en France pose ainsi problème. Le réseau Sortir du nucléaire nous rappelle que « les territoires ayant accueilli une centrale, par exemple, ont été biberonnés aux subventions » de la part des acteurs de la filière. Une manne financière non négligeable pour les communes qu’il faudra peut-être remplacer si on dit adieu au nucléaire.

On remarque sur ces zones notamment « de nombreuses infrastructures culturelles et sportives habituellement hors de portée d’entités de leur taille« . Piscines, centres aquatique, bibliothèques, on en trouve à Avoine (centrale de Chinon), Belleville (à Belleville-sur-Loire), Dampierre (à Dampierre-en-Burly) et Golfech, Paluel, Penly, Braud, Saint-Vulbas, Saint-Alban (où la centrale porte le même nom que la commune), a écrit Teva Meyer, docteur en géographie de l’Institut français de géopolitique (université Paris 8) dans une étude. Les habitants de ces communes ont aussi bénéficié d’un taux assez bas pour la taxe d’habitation (amenée à être réformée pour qu’elles ne concerne moins de ménages), à en croire les chiffres issues des collectivités locales.

taxe d'habitation

En 2025, on ne pourra pas avoir 50 % d’électricité d’origine nucléaire. Vraiment impossible ?

Plus de 70 % de l’électricité consommée provient de l’énergie nucléaire en France. La France veut réduire la part du nucléaire et investir dans le renouvelable (18,9 % de la consommation provient du renouvelable en 2017). Promesse réitérée par Emmanuel Macron. Mais Nicolas Hulot, ministre de l’Environnement, a abandonné le calendrier proposé par le précédent gouvernement. Parvenir à 50 % d’électricité d’origine nucléaire en 2025 ? Pas possible, on n’y arrivera pas avant 2030-2035, a expliqué l’ex-animateur télé.

Pour Sortir du nucléaire, « dire cela est démotivant  et n’est pas de nature à pousser EDF à changer les choses. Tactiquement, c’est une erreur. » D’autant que, pour le réseau associatif, c’est faisable. C’est une « affaire de volonté politique ».

L’association négawatt imagine un scénario dans lequel la France parvient à consommer 100 % d’électricité renouvelable d’ici 2050. Et dans lequel elle fait ses adieux à la dernière centrale en 2035 (et ce, grâce à une diminution de la consommation).

negawatt

« On investit dix fois plus dans le renouvelable que dans le nucléaire ». Ah oui ?

Le nucléaire recule depuis le milieu des années 90 – cette filière ne représente plus que 10,5 % de la production d’électricité dans le monde, selon un rapport coordonné par l’expert indépendant Miycle Schneider (découvrez ci-desous une intervention de l’expert sur Mediapart). Pour lui, la tendance est irréversible dans la mesure où les mises en chantier se font de plus en plus rares.

Charlotte Mijeon de Sortir du nucléaire précise que, « dans le monde, on investit plus de dix fois plus dans le renouvelable que dans le nucléaire ». Mais que « la tendance est encore inversée en France ». Pour être exact, en 2016, « il y a eu plus de 240 milliards de dollars investis dans les énergies renouvelables contre environ 10 milliards dans le nucléaire », comme l’explique le chercheur Andreas Rüdinger, lors de la publication du World nuclear industry status report (WNISR). La majorité de l’investissement concerne les énergies fossiles.

Les incidents repérés sont-ils plus graves qu’auparavant ? Combien y en a-t-il ?

Plusieurs niveaux de gravité existent dans l’Échelle internationale des événements nucléaires et radiologiques : anomalie (niveau 1), incident (niveaux 2 et 3), accident (de 4 à 7). Tchernobyl (26 avril 1986) et Fukushima (11 mars 2011) sont classés au niveau 7. Les plus grave ont eu lieu à la centrale de Saint-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher) en octobre 1969 et en mars 1980. Dans les deux cas, des combustibles ont fusionné dans un des réacteurs de la centrale, écrit Greenpeace.

Mais les soucis graves sont assez rares. Exemple : d’après le rapport annuel sur 2016, l’Autorité de sûreté nucléaire a relevé une anomalie générique sérieuse sur 18 réacteurs. Et certains ont dû être arrêtés… Mais il n’y aurait eu aucun incident au niveau 2 ou plus en 2016.

Or, précise Charlotte Mijeon, « ce qui est connu peut être différent de la réalité ». Pour elle, « les équipements concernés sont dans un état déplorable. » Elle nous explique qu’au niveau des contrôles, « tout est basé sur le principe de déclaration des incidents à l’agence de sureté nucléaire, sur la bonne foi de l’exploitant qui rendra compte en cas de souci. C’est moyen car celui-ci peut gagner du temps, minimiser, cacher des choses, voire falsifier. L’agence de la sureté nucléaire ne peut pas tout voir, elle demande plus de moyens pour vérifier les fraudes. »

Exemple : en 2014, EDF a mis à l’arrêt le réacteur n° 1 de la centrale de Fessenheim. Selon l’exploitant, cela a fait suite à un « défaut d’étanchéité » sur une tuyauterie. Pour le réseau Sortir du nucléaire, des fuites d’eau ont été minimisées en février et mars 2015. Les antinucléaires parlent de « 100 m3 d’eau (qui) ont jailli » en raison d’une « rupture de tuyauterie ». Et non à la suite d’un « défaut d’étanchéité ». Tout a été « déversé dans la salle des machines, éclaboussant des boîtiers électriques et provoquant un défaut d’isolement sur un tableau électrique », poursuit le document de Sortir du nucléaire qui s’est basé sur un rapport de l’Agence de la sécurité nucléaire.

À lire aussi : Greenpeace alerte sur la sécurité des centrales en cas d’actes malveillants

Les centrales sont-elles davantage sous surveillance ?

« Il y a plus d’installations à surveiller, de par la vieillesse des équipements. Et de par les découvertes d’anomalies, d’incidents, de malfaçon, explique Charlotte Mijeon. Mais à l’Agence de la sécurité nucléaire, il manque des agents pour la surveillance, elle réclame ainsi plus de moyens. Du côté des associations, les surveillances sont plus systématiques. Et du côté de l’exploitant, EDF contrôle de moins en moins les chantiers de maintenance. »

La surveillance est assurée à 80 % par les sous-traitants. Ainsi, le suivi de maintenance est déficient. Et cela entraîne des incidents. « Je pense à ce qui s’est passé à la centrale nucléaire de Bugey, dans l’Ain, en 2013, où une vanne a connu de multiples dysfonctionnements, puis été mal réparée. Ce qui a entraîné à nouveau d’autres dysfonctionnements. »

Pourquoi le réseau engage-t-il des poursuites judiciaires ?

Le réseau Sortir du nucléaire et d’autres associations ont engagé « une trentaine d’affaires devant la justice ». Il s’agit de « parler des risques, pas toujours connus de tous », de dévoiler « des mensonges comme quand EDF déclare dans une publicité que le nucléaire est à 97 % sans CO² ».

Déposer une plainte permet d’engager le débat. Exemple sur le coût du nucléaire, et notamment l’enfouissement des déchets. « Ainsi, on affirme qu’on a tout intérêt à arrêter d’en produire ». Et puis la voie judiciaire  est utile pour pointer du doigt les erreurs du camp adverse. Dans le cas de Bure, le projet d’enfouissement des déchets nucléaires (Cigéo), « les travaux avaient démarré sans autorisation ». Le réseau a obtenu la suspension du chantier.

Les opposants au projet d’enfouissement des déchets nucléaire à Bure n’ont, eux, pas encore gagné leur pari, mais les signes sont plutôt positifs, souligne SDN. L’agence de sûreté nucléaire a récemment émis des réserves sur le plan de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) : « Le projet est très coûteux. Et il est mauvais pour la planète… » Si les chantiers ont été retardés, c’est aussi « grâce au mouvement » qui a pris de l’ampleur depuis le début.  UP l’avait raconté. « Plusieurs personnes ont déménagé pour vivre dans ce territoire rural de la Meuse et dans le but de lutter contre le projet Cigéo. Ils ont lancé des activités de maraîchage et de culture, par exemple. »


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