Pendant les élections américaines, ils se sont faits 5 000 € par mois en Macédoine, et jusqu’à 30 000 $ aux États-Unis… Les sites d’intox pullulent sur le web et rapportent gros. Comment gagner de vrais sous avec de fausses infos ? Enquête sur le business des fake news.

Un salaire à cinq chiffres pour écrire n’importe quoi ? « Je sais qu’il y a des gens qui se font entre 10 et 30 000 $ par mois en monétisant leur site de fake news avec de la publicité », annonce d’emblée Amanda Warner. C’est en plein milieu de l’Ohio, à Columbus, que cette jeune Américaine a créé Fake it to make it, un simulateur de sites de fake news. « J’étais déprimée à cause des élections présidentielles et toutes les fake news qui circulaient, tous ces trucs délirants que même mes proches partageaient, se souvient-elle. Je voulais faire un jeu qui montre pourquoi et comment les gens se font manipuler. »

Dans cette simulation sur navigateur, le joueur incarne un étudiant qui veut renflouer ses caisses facilement. Et quoi de plus facile et rentable qu’un site de fausses informations ? « Pour la plupart des gens, c’est juste un truc à part, pour se faire un peu d’argent en extra. Mais si ça décolle, on peut gagner gros. Ça dépend de si vous êtes chanceux ou pas. » Pour les 30 000 $ par mois, il faudra attendre un peu. « Gagner une telle somme, c’est plutôt rare. D’habitude, les gens se font moins d’argent, explique Amanda. J’ai essayé, dans mon jeu, de travailler sur des objectifs financiers plus modestes. » À savoir, de l’équipement pour son groupe de musique (200 $) ou une voiture d’occasion (1 000 $), par exemple.

Peur et colère, les deux ingrédients de la recette

Pour rentabiliser le site, il suffit de le monétiser avec de la pub et de partager un maximum les articles sur des (faux) groupes de réseaux sociaux. « Pour faire une fake news qui va rapporter de l’argent, il faut déjà un sujet qui soit vrai ou proche du réel. Et le changer un peu pour le rendre anxiogène, en introduisant par exemple de fausses citations, explique Amanda. Mais le truc qui marche vraiment bien c’est de reprendre un sujet qui met déjà les gens en colère, ou qui leur fait peur. Si tu veux faire de l’argent, il faut que tu sois sûr que l’article sera partagé. »

Pour la développeuse, difficile de tenir les régies publicitaires pour responsables, même si elles jouent un rôle dans la prolifération de ces sites. « Elles ont créé la motivation pour réaliser ces sites de fake news. Ils pourraient faire un contrôle plus strict des sites qu’ils monétisent », dénonce-t-elle.

Un clic bien monétisé

Pour que son jeu se rapproche le plus possible de la réalité, Amanda n’a pas lésiné sur les recherches. Entre cinq et six mois de travail, partagés entre création et documentation. « J’ai étudié beaucoup de sites de fake news américains. La plupart des titres et des noms de groupe sont similaires à ce que j’ai trouvé sur le net. J’ai juste changé quelques mots pour que ça soit plus général », détaille la développeuse. Ainsi, l’article Insolite – Le Président Est Membre D’Un Culte !, fera un tabac sur les groupes hostiles au gouvernement. « Je voulais que les gens qui jouent au jeu puissent se dire et se rendre compte que ça ressemble fortement à ce qu’on trouve dans la vie », justifie Amanda.

Côté documentation, elle a été servie. Elle l’admet, écrire sur les fake news est devenu « trendy ». Parmi la masse d’articles à sa disposition, ses recherches l’ont virtuellement menée en Macédoine, où des journalistes du bimensuel Society sont allés visiter Vélès, une ville où la fake news fait office de gagne-pain. La cible de ces jeunes Macédoniens : le public américain. Parce qu’ils sont trop crédules ? Peut-être. Mais Amanda a une autre explication : « Le clic d’un Américain vaut plus qu’un autre parce qu’il dépense plus sur le web. C’est un truc que les régies publicitaires déterminent. En Macédoine, par exemple, les clics ne valent pas grand-chose, parce que leurs revenus sont bas. C’est un concept amusant, évaluer la valeur d’un clic en fonction de la nationalité des gens », s’en amuse-t-elle.

« Les agences de pub y gagnent beaucoup »

Dan Shefet lutte contre le fake news

Dan Shefet, spécialiste des droits liés à Internet, dans son bureau parisien (crédit : Rémi Yang)

Dans son bureau parisien, Dan Shefet est installé de manière décontractée dans son fauteuil, jambes croisées et chemise ouverte au premier bouton. Il passe en coup de vent à Paris, avant de reprendre l’avion pour animer une conférence à l’étranger. Cet avocat français né au Danemark est spécialiste des droits liés à Internet. Concernant les fake news, il a travaillé « des années dessus ». C’est un vrai expert. « Les fausses informations se promènent sur les réseaux sociaux, c’est un réel problème pour le processus démocratique » alerte-t-il d’un français marqué par un fort accent américain.

Sur Facebook, ce sont les echo chambers que Me Shefet pointe du doigt. Grosso modo, il s’agit du système de filtrage d’un réseau social, qui permet l’identification des centres d’intérêt de l’utilisateur. Un moyen pratique pour les régies publicitaires de cibler leur public. « Ces echo chambers créent des groupes artificiels conditionnés par les algorithmes du réseau social, poursuit l’avocat. Ces algorithmes, ce sont les secrets les mieux gardés des compagnies. C’est comme la sauce du Big Mac ! » Ces groupes fantômes sont ensuite vendus aux agences publicitaires. « C’est ce qu’on appelle le ciblage groupé, explique l’expert. C’est un moyen pour les agences de gagner beaucoup d’argent. » Et les fake news dans tout ça ? Partagées à tout va, elles se servent de ces echo chambers pour pulluler, et apparaissent dans le fil d’actualité des personnes qui sont susceptibles d’être influencés par l’intox.

La rumeur tue

Si le phénomène des fake news a été médiatisé en grande partie pendant la présidentielle américaine de novembre 2016, Me Shefet assure qu’elles ne datent pas d’hier. Selon lui, il existe trois types de fake news. La « politique », l’ « économique », et la « commerciale ». Sur Trip Advisor, par exemple, il fait état d’un phénomène qu’il apparente aux fake news. Ce sont les fake reviews. « Il y a eu des cas de personnes qui ont été payées pour laisser des avis montés de toutes pièces. C’est assez courant sur ce genre de site. Ça peut être utilisé soit pour descendre un concurrent, soit pour encenser son établissement. »

Il s’est passé la même chose à Taipei, capitale de Taiwan, où « Samsung a payé des étudiants pour disséminer de fausses rumeurs sur le nouveau téléphone de son concurrent, HTC », note Me Shafet. Dans ses recherches, l’avocat a dénombré un certain nombre d’agences de pub « qui ont parfois été inquiétées pour avoir proposé de propager de fausses rumeurs ».

La dernière catégorie de fake news, ce sont les « fausses infos boursières ». « Les fake news peuvent faire chuter le marché et les actions », constate la sénatrice Nathalie Goulet, qui a travaillé avec Me Shefet à une proposition de loi visant à responsabiliser les diffuseurs de fake news. Cependant, la valeur économique de ces fausses informations la dépasse. Faute de pouvoir répondre d’avantage, c’est l’avocat qui va tâcher de compléter cette réponse à trous. « Il est arrivé qu’à cause de ces fausses informations, des sociétés ont déjà perdu plusieurs dizaines de points ! D’un jour à l’autre ! » s’indigne Me Shefet. Fake news, vraies pertes.


CECI EST UN EXTRAIT DU UP17

L’entretien ci-dessous a été publié dans le dossier «Fake news, la vérité est-elle ailleurs ?». Vous pouvez dès à présent l’acheter sur la boutique en ligne. Promis, tout est vrai !


Commentaires