CECI EST UN EXTRAIT DU UP17

Le portrait ci-dessous a été publié dans le dernier numéro d’UP que vous pouvez dès à présent acheter sur la boutique en ligne.


Mère de famille d’origine Sioux, opposée à un projet d’oléoduc passant près de ses terres,  LaDonna Brave Bull Allard raconte comment un petit camp pacifiste de protestation, qu’elle a débuté avec sa communauté, s’est transformé en mobilisation historique. 

« Je n’aurais jamais cru que je deviendrais une activiste. » Quand elle se lance dans le récit de son incroyable histoire, LaDonna Brave Bull Allard semble n’en être pas encore tout à fait revenue. Ce petit bout de femme de 61 ans est une historienne, qui compile au quotidien les récits sur son peuple, « la même tribu que Sitting Bull (figure de la résistance amérindienne au 19e siècle )», aime-t-elle rappeler, et non une militante au premier rang des manifestations. Mais le cours des choses bascule parfois en un instant.

« Quand on m’a appelée pour me dire qu’un pipeline allait être construit, j’ai réalisé que j’étais la propriétaire la plus proche du chantier et que mon fils était enterré en haut de la colline au-dessus du pipeline. Je n’avais pas d’autre choix que de me lever. La seule chose que j’ai dans la vie, c’est d’être mère et quand vous perdez votre enfant, tout ce qui compte est de tenir », raconte-t-elle en guise d’introduction.

« Il nous efface en tant que peuple »

L’oléoduc de la colère est un projet du consortium Energy Transfer Partners. Un « serpent noir », comme le surnomme ses opposants, de près de 2 000 kilomètres de long, prévu pour transporter près de 570 000 barils de pétrole brut par an, des grandes plaines du cœur des États-Unis jusqu’aux raffineries de l’Illinois. Son tracé passe sous le lit de la rivière du Missouri, à proximité de l’endroit où vit LaDonna Brave Bull Allard dans le Dakota du Nord, faisant craindre des accidents impactant les ressources en eau.

Les risques de fuite ont d’ailleurs été reconnus comme une menace valable pour les habitants d’une autre ville, majoritairement blanche, Bismarck, plus au nord. C’est là que le pipeline devait passer à l’origine, mais le plan a été revu  à cause des risques environnementaux. Le tracé a alors été déplacé près de la réserve de Standing Rock, nécessitant  la destruction du cimetière des Amérindiens vivant dans la région. « Le gouvernement américain détruit nos domaines culturels et spirituels les plus importants. En effaçant notre empreinte du monde, il nous efface en tant que peuple », écrit à l’époque Ladonna dans un témoignage sur Internet.

« Vous êtes la génération qui peut toucher le monde du bout des doigts ! »

« Quand j’étais enfant, on buvait l’eau de la rivière. Aujourd’hui, on ne peut plus le faire, c’est à ce moment-là que j’ai commencé à me questionner, comment pouvons-nous empoisonner notre propre eau, comment peut-on faire ça ? », déplore la sexagénaire, longue chevelure noire aux reflets argentés, de grands yeux noirs qui semblent toujours regarder loin devant. « Mni wiconi, l’eau c’est la vie », disent les Lakota, qui comptent aujourd’hui environ 70  000 membres à travers plusieurs réserves et à l’extérieur. « L’eau est la femme, c’est grâce à l’eau que nous mettons des enfants au monde. C’est grâce à l’eau que nous sommes capables de nourrir notre famille, que les plantes, les animaux et les arbres peuvent grandir. C’est grâce à l’eau que nous sommes en vie », répète-t-elle. L’historienne raconte que son peuple fait d’ailleurs chaque année un jeûne de quatre jours, pour « se rappeler que l’eau est la vie ».

« Le vrai nom de la rivière est Inyan Wakangapi Wakpa, la rivière qui fabrique les pierres sacrées (Sacred Stone en anglais, ndlr) », explique-t-elle. La rivière ne livre plus de pierres précieuses. Un barrage construit à la fin des années 1950 a déformé les terres et les cours d’eau. Mais c’est le nom de « Sacred Stone » qui sera donné au campement de résistance débuté au printemps 2016. Un petit camp pacifiste commencé sur le terrain de Ladonna, sur sa proposition, avec une trentaine de membres de la communauté désireux de protester. Jusqu’à ce que les choses prennent une toute autre ampleur, lorsque le chantier a réellement débuté. « Il y a une chose que les jeunes m’ont appris, c’est qu’il y a aujourd’hui des outils comme Facebook, Instagram, Twitter… Vous êtes la génération qui peut toucher le monde du bout des doigts ! Donc j’ai attrapé mon téléphone et j’ai fait une vidéo pour demander aux gens de venir nous aider », explique-t-elle.

À ce moment-là, elle espérait mobiliser une cinquantaine de personnes, tout au plus. Jamais elle n’aurait imaginé que ces images où elle apparaît, la mine dévastée, la voix enrouée par les larmes, pour appeler au rassemblement et au soulèvement, seraient vues par plus d’une dizaine de milliers de personnes.

L’union, la force

« Pour la première fois depuis La bataille de Little Bighorn, contre l’armée américaine, il y a 140 ans, les différentes tribus Oceti Sakowin (plus connues sous le nom de Sioux) se sont rassemblées dans un même combat », rapporte-t-elle. D’autres tribus, de toute l’Amérique, par centaines, se sont également jointes au mouvement à Standing Rock. Ces peuples, longtemps opprimés, victimes d’une politique d’assimilation féroce menée jusque dans les années 60, sont venus faire entendre leur voix.

On leur a pris leurs ressources, leurs richesses, beaucoup de ces enfants ont été retirés de leurs parents pour apprendre de force l’anglais et la religion chrétienne. Aujourd’hui, ils vivent encore pour beaucoup dans une pauvreté plus élevée que la moyenne. C’est aussi toute cette injustice-là qu’ils sont venus faire entendre à Standing Rock. Et rappeler leurs droits, inscrits dans la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones : droit au respect de leurs croyances et le droit d’être consultés avant tout projet concernant leurs terres.

Des militants d’origine non indienne, par milliers, ont également rejoint le mouvement. « Des vétérans sont venus nous protéger, puis des gens de toutes les langues, de toutes les religions à travers le monde, catholiques, musulmans, bouddhistes… C’est une chose que je n’avais jamais vue de ma vie. Je ne sais pas si la même chose est déjà arrivée dans le monde auparavant », relate Ladonna avec beaucoup d’émotion. Les militants écologistes se sont installés dans des tipis, partageant leur quotidien entre actions de protestation et apprentissage, malgré le froid et souvent la neige.

« Quelque chose s’est passé dans le camp. Vous pouviez vous réveiller à n’importe quel moment, on vous offrait le café, des « hugs », des chansons… Au fur et à mesure que le camp s’agrandissait, nous savions qu’il fallait apprendre aux gens comment vivre avec la terre à nouveau. Nous avons ces savoirs – comment vivre sans électricité, sans eau courante, se soigner avec les plantes. Nous devions les partager avec les jeunes qui reprennent conscience d’appartenir à la terre. C’est ce que nous avons fait. » Sur place, beaucoup l’appelle « Mama ».

« Le combat ne fait que commencer »

« Au dernier décompte, nous étions plus de 100 000 à être venus pour nous battre », affirme Ladonna. Tous ceux qui sont passés par Standing Rock, à cette époque, en ont gardé un souvenir mémorable. L’événement est médiatisé dans le monde entier. « Tout cela est vraiment impressionnant. Il y a une conjonction entre organisation locale, activisme sur les réseaux sociaux, solidarité inter-tribale, stratégies semi-traditionnelles à la façon de la Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté (marche durant laquelle Martin Luther King fit son discours historique I have a dream, ndlr), alliances avec des groupes environnementaux et groupes d’action politique… Je pense que beaucoup d’Indiens le voient comme un tournant offrant de nouvelles possibilités », témoigne auprès de l’ONG Food & Water Watch, Philip J. Deloria, professeur d’histoire de la culture américaine à l’Université de Michigan.

Ces milliers de « protecteurs de l’eau » n’auront pourtant pas suffi à faire plier l’oléoduc. À partir de l’automne, les relations avec les forces de l’ordre se tendent, des centaines de manifestants sont arrêtés dans une violence dénoncée. « Le 3 septembre, il y a eu ce que nous appelons “le jour des chiens“, quand ils ont envoyé des chiens mordre les femmes et les enfants et qu’ils ont gazé les manifestants. Ce jour-là, je n’ai pas pu m’empêcher de penser : « C’est donc ça l’Amérique ? », se souvient Ladonna.

Nous pouvons changer le monde

Interrompus par l’administration Obama, les travaux reprennent finalement début 2017 et sonnent le coup d’arrêt du camp. En février, tandis que la police accentue la pression, les manifestants mettent le feu à leurs campements comme pour une cérémonie, avant de quitter les lieux. A la fin du printemps dernier, le pipeline est achevé, dans la douleur.

Mais la fin des campements de protestation ne signe pas l’arrêt du combat pour autant. « Nous sommes toujours debout, le combat ne fait que commencer et nous nous ne renoncerons pas », assure Ladonna. La bataille se poursuit sur le plan juridique et avec des actions de militantisme jusqu’à l’étranger. Au printemps dernier, une délégation de militants est venue en Europe pour faire campagne pour le désinvestissement, c’est-à-dire dénoncer les banques qui financent des projets tels que le Dakota Access Pipeline. Parmi eux, LaDonna Brave Bull Allard est venue raconter cette histoire au public du festival We Love Green, au côté du photographe Benjamin Loyseau. Malgré la fatigue, elle reste positive : « Chacun doit prendre cette décision : nettoyer l’environnement, nos rivières, nos criques, nos océans… Nous pouvons changer le monde étape par étape. Dans 20 ans tout le monde sera écolo, car l’écologie fournit du travail, des richesses… et la vie », dit-elle.


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