TOUT COMPRENDRE – Imaginez la fin de l’élevage et la généralisation du mode de vie végan… Quels bénéfices pour la planète ? Quelles relations avec les animaux ? Que mangerons-nous ?

Les révélations répétées sur les conditions d’élevage des animaux attisent l’intérêt pour le mouvement végan, qui prône la fin de l’assujettissement et de la mise à mort des êtres sensibles. Le débat fait rage entre les « viandards » et ceux qui pensent que nos relations avec les animaux sont à réinventer. Entre les « spécistes » qui accordent moins de valeur morale aux êtres non humains et les défenseurs de la cause animale. Mais, au-delà des questions éthiques, à quoi ressemblerait un monde sans exploitation des animaux ? Voici quelques questions qu’il faudra un jour se poser.

Moins d’émissions de CO2, plus de terres cultivables, moins de maladies en occident

Une chose est à peu près certaine, c’est que la fin de l’exploitation des animaux nous épargnerait l’impact environnemental de l’élevage. Un rapport de la FAO en 2006 estimait ainsi que l’ensemble de la filière était responsable de 18% des émissions des gaz à effet de serre, soit plus que les transports. Les ruminants, notamment, émettent du méthane, un gaz à effet de serre, au cours de leur digestion. Et cela ne va pas en s’arrangeant, selon une étude récente publiée dans la revue en ligne Carbon Balance and Management ; en 2011 ces émissions étaient supérieures de 11 % aux estimations du rapport du GIEC de 2006.

Notons aussi que les animaux d’élevage consomment aujourd’hui environ un tiers des récoltes mondiales de céréales. Les espaces où cette alimentation est produite pourraient être dédiées aux régimes des humains. Sachant que ne plus consommer ni lait, ni œufs, ni viande, obligerait à manger plus de céréales et légumineuses notamment. De plus, ce changement de régime pourrait réduire un certain nombre de maladies cardiovasculaires, diabètes et cancers dans le monde occidental, s’il est remplacé par un régime équilibré.

Que deviendront les animaux d’élevage ?

Que deviendront les vaches, les poules et les cochons aujourd’hui élevés dans le seul but d’être mangés ? Nous avons demandé à l’association pro-vegan L214 comment elle imagine un monde sans exploitation animale. « C’est une question qui est débattue au sein de l’association, mais qui est quelque part encore assez lointaine, parce que, pour l’instant, il n’y a aucune transition engagée pour aller dans un monde sans exploitation animale, il n’y a pas de freinage de l’intensification de l’élevage. Je pense par exemple à la ferme usine de 4 000 bovins à l’étude en Saône-et-Loire. De plus, cette société de demain, il faut la construire, notamment avec les gens qui vivent de l’exploitation des animaux aujourd’hui, qu’ils soient acteurs de cette transition et en comprennent les enjeux », affirme Brigitte Gothière, co-fondatrice de l’association.

Une certitude toutefois, concernant les animaux d’élevage : « Aujourd’hui, nous contrôlons absolument toutes les naissances et on sait qu’il y a des animaux qui n’ont aucun intérêt à vivre, car leur vie n’est que souffrance. Je pense aux poulets à croissance rapide ou encore aux vaches Prim’Holstein qui ont été sélectionnées pour faire une quantité de lait faramineuse au détriment de leur santé. Il y a un certain nombre de races qui ont été développées génétiquement en laboratoire qui sont des espèces dont les individus sont destinés à souffrir, il n’y a aucun intérêt à faire perdurer ça », souligne la militante.

Des génisses Prim’Holstein (credit: wikimedia)

Qu’adviendra-t-il des prairies ?

Aujourd’hui, les prairies sont entretenues par les ruminants dont nous consommons le lait et ou la viande. « Sans les ruminants, il n’y aurait plus de paysages de prairies et de bocages, ni de haies. La forêt gagnerait du terrain en montagne et deviendrait plus sensible aux incendies en zones sèches, car privée du rôle de débroussaillage des petits ruminants. On perdrait en surface agricole utile puisqu’il n’est pas possible de produire des cultures à graine dans bon nombre de nos territoires couverts de prairies permanentes qui ne peuvent être valorisés que par les ruminants », estime Jean-Louis Peyraud, chercheur, chargé de mission à la direction scientifique Agriculture de l’INRA (Institut national de recherche agronomique), dans un article consacré au sujet sur le site de l’institut.  » Qu’il y ait des animaux dans les prairies, pourquoi pas. Mais comment ? Pour quoi faire ? Est-ce qu’on peut sortir de cette logique : un animal doit être utile sinon il n’existe pas », affirme pour sa part Brigitte Gothière.

Quels droits pour les animaux ?

En matière de droits des animaux, l’ouvrage Zoopolis, Une théorie politique des droits des animaux , de Sue Donaldson et Will Kymlicka, est le seul à vraiment aborder la question en profondeur. La chercheuse et le philosophe canadiens ont cherché à établir non pas uniquement ce que nous ne devrions pas faire aux animaux, mais aussi nos devoirs envers eux. Ils distinguent trois classes d’animaux : les animaux domestiques, les animaux sauvages et les animaux liminaires.

Selon eux, les animaux domestiques, que nous avons privés d’autres existences possibles que celle de faire partie de notre communauté, ont droit à une forme de « citoyenneté ». Pour justifier cela, ils font la comparaison avec les personnes atteintes de graves déficiences intellectuelles, avec qui la communication est difficile, mais qui font partie de notre société. Les animaux sauvages, quant à eux, devraient être considérés comme des communautés souveraines sur leurs territoires, avec des relations régies par le droit international, avec certaines formes d’assistances possibles. Enfin, les animaux liminaires, c’est-à-dire les animaux sauvages qui vivent parmi nous (écureuils, rats, moineaux, mouettes etc.), devraient être considérés comme des « résidents », une sorte de statut hybride, moins développé dans l’ouvrage.

Les substituts biotechnologiques deviendront-ils la norme ?

Fabriquer de la viande sans tuer les animaux ? Des entreprises travaillent sur cette option depuis plusieurs années. Il s’agirait de produire de la viande in vitro, à partir de cellules souches prélevées sur des animaux. Les expérimentations n’en sont encore qu’à leurs prémices et ces productions artificielle, coûteuses, n’arriveront pas de sitôt dans nos rayons. Mais certains imaginent déjà que c’est la solution d’avenir, et pas seulement du côté des industriels.  En 2008, la très militante association de défense des animaux Peta (People for Ethical Treatments of Animals) avait promis un million de dollars à qui arriverait à produire et commercialiser de la viande de poulet de synthèse avant le 30 juin 2012.

« Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? », observe, à titre personnel, Brigitte Gothière. « Dans l’idée de ceux qui le développent, un impact écologique moindre et pas d’animaux tués, c’est un moindre mal, mais en même temps, c’est dans l’optique de ne rien changer, on reste dans une vision plutôt spéciste ». On peut aussi se demander si ces solutions artificielles n’ont pas un aspect « contre-nature ». Pour autant, « les animaux qu’on mange aujourd’hui sont des souches d’animaux sortis de laboratoire, manger des animaux aujourd’hui, c’est déjà contre-nature », souligne la militante.

De son côté, la chercheuse à l’INRA et ancienne éleveuse Jocelyne Porcher dénonce une rupture non-souhaitable avec les animaux d’élevage si les substituts biotechnologiques remplaçaient complètement la véritable viande. Dans son ouvrage Vivre avec les animaux. Une utopie pour XXIe siècle (La Découverte, 2014), elle dénonce « une vision hygiéniste qui cherche à tenir à distance la maladie et la souffrance » et le « fantasme de toute puissance (…) fantasme d’un monde humain hors nature dont le symbole est l’agriculture verticale, la tour urbaine où seraient produits, en circuit fermé, à la fois la viande in vitro et les végétaux en culture hors sol ». Or, selon elle, il faut continuer de vivre avec les animaux car ils nous apportent beaucoup.

Tout en dénonçant les conditions de l’élevage industriel, Jocelyne Porcher défend les éleveurs qui prennent soins de leurs animaux et plaide pour une forme d’élevage réinventée, qui conjuguerait « imagination, écoute, rigueur et dévouement au bien public ». Elle est notamment à l’origine du collectif  Quand l’abattoir vient à la ferme qui milite pour la mise en place de camions-abattoirs mobiles pour éviter aux bêtes le stress du transport. Une manière de défendre le bien-être animal bien différente de celle des végans.

On le voit, les points de vue sur ces questions peuvent être très divergents. Ces discussions ne manqueront pas d’être alimentées au fil de l’évolution de nos régimes et systèmes agricoles. N’hésitez pas à nous dire dans les commentaires si cela suscite des interrogations ou réflexions chez vous. Le débat est ouvert !

Quelques chiffres sur la consommation et l’élevage en France et dans le monde :

En France, après une hausse quasi continue après la seconde guerre mondiale, la consommation de viande a atteint un pic en 1998 avec 94,1kg consommés par habitant (carcasse de l’animal comprise). Elle redescend progressivement depuis, avec 86kg  consommés en 2014. (source : France AgriMer)

Si les pays riches de moins en moins de viande, les pays en développement en consomment de plus en plus. La FAO a estimé que la demande en viande, 286,2 millions de tonnes en 2010, devrait progresser de 200 millions de tonnes entre 2010 et 2050, soit pratiquement doubler.

Environ 1,3 milliard de personnes dans le monde vivent de l’élevage – la plupart d’entre eux dans les pays en développement. (source : l’Atlas de la viande)


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