Mardi 26 septembre était diffusé un épisode de Cash Investigation, sur France 2, qui a fait l’effet d’une petite bombe à Free et à Lidl. Une enquête qui a soulevé quelques interrogations. 

Intitulé « Travail, ton univers impitoyable », le reportage au long cours nous invite à plonger dans le grand bain du management chez les deux géants de la téléphonie et de l’alimentation discount. Dans les entrepôts de Lidl, on voit des ouvriers porter des charges de plusieurs dizaines de kilos, dans une folle cadence imposée par des chefs d’équipe qui ne font que peu de cas de la santé de leurs collaborateurs, guidés par une assistance vocale les coupant de toute interaction avec leurs collègues.

Même chose dans les magasins de la marque allemande, où les caissières sont au bord de la dépression : elles ne prennent pas de pause, travaillent bien plus que leurs 35 heures hebdomadaires, et sont constamment menacées par leur direction. Même son de cloche chez Free, dont les plateformes d’appel en France et au Maroc, que la société possède, sont mises au pas. Si un mouvement social est fomenté par des potentiels grévistes, pression est mise sur eux jusqu’à ce que les coupables rentrent dans le rang. Si tel n’est pas le cas, ils prennent la porte. Cette enquête de France Télévisions a soulevé nombre de questions sur notre rapport au travail et à la productivité à tout prix.

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David Gaborieau est Docteur en sociologie de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, post-doctorant à l’Université Paris Est et auteur de la thèse : « Des Usines à colis. Trajectoire ouvrière des entrepôts de la grande distribution ». Il a bien voulu répondre à nos questions.

UP le mag : Pour vous, qu’est-ce que dit l’épisode de Cash Investigation sur la souffrance au travail ?

David Gaborieau : Je retiens un passage où on voit un préparateur de commandes sous assistance vocale, en train de réaliser son travail. On n’avait jamais vu des images comme celles-là à la télévision. Je trouvais important que ça apparaisse de cette façon-là. Cependant, il faut faire attention. Il faut souligner la dureté des conditions de travail, c’est très important. Mais dans la dénonciation de ces conditions, on a souvent tendance à présenter les ouvriers comme des robots dont le comportement mental serait influencé. C’est le regard d’un journaliste face à un monde ouvrier qu’il ne connaît pas ou très peu. Quand on est ouvrier, on a souvent connu d’autres types de métiers. Et parfois des métiers aussi durs, ou plus durs.

« Allée 63 », ordre de l’assistante vocale qui vous somme de vous y rendre pour prendre une lourde palette de produits. Crédits : Capture d’écran

Notre rapport au travail et à l’usine est-il le même qu’il y a une vingtaine d’années ?

Non. Nous avons aujourd’hui un rapport relativement faussé au travail. Il y a eu tout un discours très fort sur la disparition des ouvriers. Dans les médias par exemple, la représentation qu’on a des ouvriers c’est soit une usine qui ferme, avec la figure de l’ouvrier triste, ou alors de l’usine de construction automobile et ses robots qui assemblent des voitures. Mais la réalité du monde ouvrier aujourd’hui, c’est de l’informatique, de la commande vocale, de la technologie, et pour autant des gestes répétitifs, très physiques et qui rappellent le taylorisme le plus classique.

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Se dirige-t-on vers une société de la productivité à outrance au détriment de la condition humaine ?

Pour ces entreprises-là, « l’ouvrier » ou « la masse salariale » comme ils l’appellent, c’est très important. Détruire le travailleur n’est pas une solution en soi pour eux. On voit très bien, quand on travaille en entrepôt, que les collègues qui sont là depuis 5 ou 10 ans ont des problèmes de santé, tout le monde le sait. Le problème, c’est que les entreprises ne sont pas prêtes à remettre en cause cette organisation du travail pour améliorer tout ça. Il y a des aménagements qui sont faits, mais ce sont des aménagements à la marge.

Y a-t-il une absence totale de considération des dirigeants d’entreprise à l’égard de leurs ouvriers ?

C’est le cas plus généralement dans notre société. Il est difficile de se représenter de ce que sont les conditions de travail des ouvriers. Si on présente la commande vocale sous un autre jour de ce qu’on voit dans le reportage, on peut très bien donner l’impression de quelque chose de moderne, léger, voire agréable. Il y a un mode de présentation de ces métiers qui est très différent selon les personnes qui le produisent. Cash Investigations le présente de façon très choquante, mais très souvent ils sont présentés de manière très moderne. C’est comme ça que l’outil a été présenté dans les entrepôts. Personne n’a dit que c’était pour augmenter la productivité de 15 % alors que ça été conçu pour ça. Il y a toute une rhétorique qui permet d’invisibiliser ce qui est une souffrance.

On vous propose de regarder l’épisode de Cash Investigation : 

Pour plus d’informations, cet article de la Nouvelle Revue du Travail 

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