Dans un rapport publié le 27 septembre, l’ONG WWF tire la sonnette d’alarme : la mer Méditerranée succombe sous le poids de l’exploitation « non durable » des ressources de la mer et du tourisme de masse. Pour Catherine Piante, responsable du programme Medtrends au WWF France, les populations et les gouvernements doivent prendre la mesure du problème. 

Commandé par WWF, le rapport intitulé « Relancer l’économie de la mer Méditerranée, les actions pour un futur durable » attire l’attention sur les nombreux dangers qui pèsent sur la mer la plus polluée au monde.

Afin de rendre une analyse de la situation la plus pointue jamais réalisée sur le patrimoine naturel de la Méditerranée, WWF a travaillé en collaboration avec le cabinet de conseil du Boston Consulting Group (BCG), une société de consulting parmi les plus importantes au monde.

Catherine Piante a fait partie de l’équipe chargée de réaliser ce rapport. Elle est responsable du programme « planification de l’espace maritime et aires marines protégées en Méditerranée au sein de WWF-France. Pour UP le mag, elle revient sur les révélations et les objectifs de ce document saisissant qui nous rappelle que les richesses de la mer ne sont durables que si elles sont préservées.

UP le Mag : Quels sont les dangers qui planent sur la mer Méditerranée ?

Catherine Piante : Il faut d’abord savoir que cette mer est fermée. Elle est entourée par trois continents. Elle n’est pas comme un océan, ouverte sur des horizons lointains. Du fait de cette situation, elle est exposée à un nombre assez incroyables d’activités économiques particulièrement intensives.

Par exemple, la Méditerranée est la première destination touristique au monde, c’est un corridor de trafic maritime mondial (tous les produits d’Asie importés en Europe arrivent par là), elle subit une très forte exploration pétrolière. On observe actuellement, en plus de la surpêche, le développement de l’éolien marin, le déploiement de l’aquaculture, etc. Quelque soit le secteur économique qu’on étudie, il y a une énorme pression sur le bassin méditerranéen.

WWF Méditerranée
Gilles Boeuf,  ancien directeur du Muséum national d’histoire naturelle et ex-conseiller scientifique de Ségolène Royal, estimait, du fait de sa situation – avec d’un côté une biodiversité exceptionnelle, de l’autre des pressions monumentales pour une mer fermée -, que la Méditerranée était « la mer laboratoire de la planète ». Selon lui, si on sait régler la situation en Méditerranée, on saura la régler dans le reste du monde.

La Mer Méditerranée est aujourd’hui la mer la plus polluée au monde. Comment en est-on arrivé là ? N’y a-t-il jamais eu de restrictions pour réduire la pression des activités économiques ?

Si, bien sûr. La situation ne part pas de zéro. Mais, par exemple, la mer Méditerranée est aujourd’hui la première destination touristique au monde. Chaque année, la population mondiale augmente. Il y a 20 millions de touristes en plus sur la planète par an. Même s’il y a une règlementation sur le tourisme, on ne peut pas stopper l’explosion démographique.

Sur le trafic maritime, il y a plusieurs règlementations. Cela fait des années qu’on travaille à sécuriser les passages maritimes. Toutefois, il vont doubler entre 2015 et 2030 parce que la consommation mondiale augmente. Les bateaux sont donc soit plus grands soit plus nombreux afin de pouvoir transporter toutes les marchandises. Les éoliennes, c’est pareil. Le secteur est en plein boom dans la Méditerranée.

Ce que dit le rapport, c’est qu’on ne peut plus continuer comme ça, avec des secteurs économiques qui, chacun de leur côté, font pression sur la mer en même temps qu’ils augmentent leurs rendements économiques.

Quelles sont les solutions préconisées par le rapport ?

Il n’y a pas d’un côté l’économie et d’un autre le milieu naturel marin, les deux vont de pair. Il faut donc développer une approche collective. Tous les acteurs doivent communiquer entre eux pour trouver des solutions limitant leur empreinte l’environnementale. Pour arriver à cela, nous préconisons une gouvernance partagée de la Méditerranée de manière à ce que les secteurs économiques, dans leur ensemble, soient pris en compte par tous les gouvernements.
Depuis juillet 2014, une législation adoptée par le Parlement  et le Conseil européen vise à créer un cadre commun pour la planification de l’espace maritime en Europe. Elle oblige, par exemple, les acteurs en présence, à déterminer à quel endroit on fait une ferme éolienne, c’est-à-dire où il n’y a pas d’impact sur la biodiversité ou sur la pêche.

La solution ne réside-t-elle pas aussi dans les actions de sensibilisation auprès des populations ?

En partie, oui. Même s’il est vrai que par rapport au milieu terrestre, la sensibilisation concernant le milieu marin est toujours plus compliquée. Tout simplement parce que pour la plupart des gens, même en zones côtières, la mer c’est une grande tâche bleue. En-dessous, on n’a pas vraiment idée de ce qu’il s’y passe. On a surtout aucune sensibilité à aller voir, sauf pour les plongeurs.

Les 5 et 6 octobre se tiendra à Malte la conférence « Our Ocean », organisée par l’Union européenne. Qu’attendez-vous de cet événement ?

Notre objectif est de rappeler aux représentants politiques et du secteur privé, qui seront présents, que l’économie maritime repose pour l’essentiel sur un environnement marin en bonne santé. Au niveau mondial, et particulièrement en France, il y a l’ambition de développer une économie marine de plus en plus forte et productive. C’est bien, mais à condition que l’environnement n’en fasse pas plus les frais et que l’économie soit durable.

Nous rappellerons également qu’en mer Méditerranée, la gestion de la pêche est catastrophique. Pas moins de 95 % des stocks évalués en Méditerranée sont surpêchés. WWF va donc annoncer  le lancement de nouveaux projets pilotes de co-gestion de pêche. Nous nous associons déjà sur des territoires à des pêcheurs, des autorités publiques et scientifiques, pour travailler de façon conjointe sur la mise en place de mesures de pêche plus respectueuses de l’environnement marin. Aujourd’hui, des pêcheurs qui pratiquent la pêche artisanale ont des rendements qui ne baissent pas voire qui augmentent. L’enjeu est de déployer ce système à grande échelle sur l’ensemble des pays.

Nous avons ainsi présenté, dans le rapport, un certain nombre de principes pour une économie bleue durable. Ils impliquent des précautions à prendre par les entreprises qui veulent investir en milieu marin. S’ils sont pris en compte et se déclinent sur le terrain, on aura beaucoup avancé. Mais, ça se fait rarement en une seule conférence…

A-t-on des raisons d’être optimiste pour l’avenir de la Mer Méditerranée ?

Disons qu’il faut avoir l’élégance de l’optimisme et le réalisme du pessimisme. Autrement dit, il faut être réaliste pour ne pas se leurrer. Car, il y a quand même encore de graves problèmes à résoudre, malgré des améliorations.
Il faut en effet reconnaître que, par rapport à il y a vingt ans, des règlementations se sont mises en place. En Europe, au bord de la mer, il y a maintenant des stations d’épuration dans à peu près tous les pays. La double coque imposée aux pétroliers a permis de limiter le risque de marées noires. Toutefois, on a aussi vu apparaître de nouvelles pollutions comme la pollution médicamenteuse. Enfin, l’intensité des activités économiques en milieu marin continue de croître dans un contexte de réchauffement climatique

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