CECI EST UN EXTRAIT DU UP17

L’entretien ci-dessous a été publié dans le dossier «Fake news, la vérité est-elle ailleurs ?». Vous pouvez dès à présent l’acheter sur la boutique en ligne. Promis, tout est vrai !

 


Pascal Froissart, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8, décrypte pour nous le phénomène de fake news.

Comment définir les fake news ? En quoi sont-elles différentes des hoax, intox, rumeurs, articles de réinformation…?
La question de la définition, et celle de l’histoire des idées, est au cœur du problème. Le mot fake news pose en effet question : pourquoi apparaît-il maintenant, remplace-t-il d’autres termes, décrit-il une autre réalité ? En fait, on n’a pas la réponse. Ceci pour deux raisons. La première, c’est que le mot fake news est très récent. La page Wikipédia consacrée à ce terme n’a été lancée qu’en janvier 2017. Deuxième raison : ce mot ne vient pas du monde académique. Il est apparu sous la plume de l’équipe de communication de Donald Trump en novembre 2016. Ils n’ont pas inventé le terme mais ce sont eux qui l’ont mis sur la table.

Pourquoi ?

D’abord, il faut savoir que des études (David Robinson, Todd Vaziri) montrent que, matériellement, Donald Trump ne peut être à l’origine que de la moitié des tweets publiés sur son compte. Par ailleurs, il y a quelques mois, j’ai démontré, que chaque fois que lui ou son équipe utilisent le mot fake news sur le fil twitter du président, le nombre d’actes d’engagement (retweet, like…) bondit entre 10 et 90 %. D’un point de vue communication politique, on voit bien qu’il a raison, puisque cela suscite de l’engagement et de l’intérêt.

D’autres politiques que Trump font circuler de fausses informations, quel est leur intérêt ?

Cela détourne l’attention. Cela a un nom : cela fait appel à la théorie de l’agenda-setting. Dire une énormité, c’est parfois une stratégie : tout le Landerneau journalistique s’y attache, alors, pendant ce temps, on peut se permettre de continuer à ne pas avoir de programme, à faire des choses par en-dessous, etc. À mon avis, le danger et la puissance de la fake news résident là : c’est un « attrape bonne volonté ». Elle vise essentiellement les journalistes et elle arrive à fixer les journalistes sur de faux objectifs ou des objectifs trop faciles à démontrer.

Est-ce un phénomène nouveau ?

Pas sûr. Chaque fois qu’il y a une petite modification dans la forme de ce que l’on veut désigner, on cherche un nouveau terme. Par exemple, au 18e siècle, le mot « bonheur » a remplacé le mot « félicité », pour exprimer une nécessité, non pas individuelle, qui est le propre de la félicité, mais collective. C’est un peu la même chose avec les fake news.

La rumeur, le mensonge politique, l’intox, le hoax ou encore, plus tôt dans l’histoire, le canard, le libelle, sont des termes qui désignent une information fausse qui circule dans l’espace public. Ce qui est nouveau, c’est le contexte médiatique. Et ce n’est pas tant la technologie qui change que le contexte, avec les réseaux sociaux et l’imaginaire qui va avec. Il y a 15 ans, le hoax désignait ce qui se propageait via les emails ; aujourd’hui les fake news désignent peut-être ce qui se propagent via les réseaux sociaux.

Que pensez-vous des sites conspirationnistes ?

Je trouve absolument légitime que n’importe quel citoyen puisse se saisir de n’importe quel sujet et enquêter dessus. C’est la preuve que notre démocratie est vivante, que la liberté d’expression est garantie et mise à l’épreuve par le citoyen lambda. C’est une vraie preuve de santé de notre système politique. La Chine est un bon contre-exemple, où une loi prévoit une peine d’emprisonnement pour toute fausse information diffusée plus de 500 fois sur les réseaux sociaux.

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Pascal Froissart

Les théories de ces sites sont tout de même dérangeantes…

Oui mais quelle est leur incidence ? Cela reste marginal. Et si ces théories et ceux qui y croient sont marginaux,  c’est la preuve que l’on peut les combattre. En revanche, cela devient extrêmement dangereux si ça se transforme en une arme politique, dans les mains d’un groupe au pouvoir, comme c’est le cas en Turquie, où les créationnistes ont retiré des manuels scolaires le chapitre consacré à la théorie de l’évolution de Charles Darwin [en juin 2017, ndlr].

Comment se diffusent les fake news ?

C’est l’inverse de ce que l’on pense. Ce ne sont pas du tout les petits sites d’information qui arrivent à toucher la majorité de la population, c’est précisément le démenti par la presse traditionnelle. Car, à vouloir démentir la fake news, on la diffuse.

Par exemple, dans les années 1980, circulait une rumeur selon laquelle Isabelle Adjani était morte. Avant son démenti, 26 % des personnes interrogées avaient entendu parler de cette rumeur, après son démenti sur TF1 à 20h30, c’était 85 % de la population. Concernant la crédulité, avant le démenti, un quart des 26 % qui avaient entendu parler de la rumeur y croyait. Après le démenti, un quart toujours y croyait, mais des 85 % qui en avaient eu vent. Donc le nombre de crédules a été augmenté par trois ! On voit donc que la presse a une responsabilité majeure dans la diffusion des rumeurs et des fausses nouvelles.

Comment lutter contre ces fake news ?

Je crois qu’il s’agit d’un combat permanent pour les journalistes. Mais le nombre d’informations vraies est considérable, celui des fausses est faible. On pourrait les compter. Les complots, même chose. Un Américain a écrit un dictionnaire des complots (des vrais et des faux), il en a répertorié 1000 dans l’histoire américaine. Ce n’est pas énorme. Il faut donc faire la part des choses : la lutte contre les fausses informations, c’est le quotidien du journalisme, mais ce n’est pas une menace particulière.

Est-ce que les fake news ont joué un rôle sur l’élection de Donald Trump ou le Brexit ?

En sociologie électorale, il existe des théories assez anciennes qui ont montré qu’en gros il n’y avait pas de rapport entre information et efficacité électorale. Ce n’est pas parce qu’on est bien informé que l’on vote pour la personne qui présenterait le meilleur programme. Il faut découpler information, qui circule dans les médias, et opinion, qui circule dans les réseaux interpersonnels. Changer d’opinion n’est pas un acte rationnel, mais un acte social, affectif, psychologique. En matière électorale, croire à des fake news est donc moins important que croire son père, ses collègues de travail ou son coiffeur !

Par ailleurs, dans une étude, deux chercheurs américains ont montré qu’il n’y avait pas de rapport entre ceux qui connaissaient ou qui croyaient à la fake news et le vote Trump. Selon cette étude, 15 % du corps électoral est au courant des fausses informations qui ont circulé. Sur ces 15 %, seule la moitié y croit, c’est-à-dire 8 % des électeurs. Les chercheurs ont également introduit dans leur étude des fausses fake news. Ils se sont rendus compte que les personnes interrogées se souviennent les avoir lues, et ce dans les mêmes proportions que pour les vraies fake news…

Après l’élection de Donald Trump, on a parlé du concept de post-vérité, selon lequel la véracité ou pas d’un fait est moins importante que l’émotion qu’il peut susciter…  

C’est encore du vocabulaire de l’équipe de com’ de Trump. Dans le monde académique, aujourd’hui, on ne voit pas à quoi cela peut correspondre. De l’information partiale, on sait qu’il y en a, alors pourquoi inventer la post-vérité ? Si on fait référence à la sociologie électorale, la différence entre un électeur de Trump et un électeur de Clinton ne réside pas dans ce qu’il lit, mais ce qu’il est, où il vit, sa formation, ses revenus, sa religion… Tout ça, ce sont des facteurs majeurs. En revanche, les lectures en matière de presse, ne décident pas de mon vote. Ce qui détermine mon vote, c’est davantage ma tradition familiale que mes abonnements.

Y a-t-il plus de rumeurs et de fausses informations aujourd’hui qu’avant ?

Nous avons en effet l’impression qu’il y a de plus en plus de rumeurs, de fake news, hoax, etc. Mais on peut expliquer cette impression : aujourd’hui, sur Internet, tout laisse une trace. La moindre mauvaise blague d’un politicien dans un meeting est publié sur tous les réseaux sociaux. Avant, ça faisait rire (ou pas) et ça tombait dans l’oubli. Maintenant, c’est archivé, catalogué… et compté. On peut donc penser qu’il y a davantage de ces infos de mauvaise qualité, mais c’est surtout qu’elles sont davantage publiées.

Il y a une seconde explication, plus inquiétante encore, à ce sentiment de débordement par les fake news : c’est que, depuis que la presse industrielle existe, la longueur des articles change et toujours dans le même sens : une étude de Dean Starkman montre qu’ils deviennent de plus en plus courts, on ne s’attache plus qu’aux faits. Aujourd’hui, avec Twitter, nous en sommes arrivés à 140 caractères ! Avec aussi peu de caractères, il est donc très facile de mal interpréter une information, c’est beaucoup plus difficile avec un long papier. Je pense que nous avons là aussi une explication de la diffusion des informations de mauvaise qualité. Une information courte est plus facile à faire suivre. Oui, il y a finalement davantage d’informations tendancieuses aujourd’hui qu’avant. Ça va de pair avec la multiplication des sources et des journaux. Un mal pour un bien…


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