REPORTAGE – Ce weekend, du 16 au 17 septembre, avaient lieu les 34e Journées européennes du Patrimoine. Elles ont rassemblé 12 millions de visiteurs. Mais sur 17 000 sites ouverts en France combien ont été bâtis par une femme ? Si elles ont inspiré de grands bâtisseurs, elles ont aussi construit l’Histoire. En parallèle de cet événement, les Journées du Matrimoine mettent en lumière l’héritage au féminin.

Le Palais de l’Elysée, l’Hôtel de Matignon, la Sainte Chapelle, le Parlement de Bretagne à Rennes ou encore l’Hôtel de Ville de Lyon. Tous ces monuments historiques étaient ouverts au public lors des Journées européennes du Patrimoine 2017. Et s’ils sont le reflet de notre héritage culturel français, ils ont aussi en commun d’avoir été bâtis par des hommes. « Oui, et alors ? », me direz-vous. Et alors, où sont les femmes ? Citez-moi, par exemple, le nom d’une architecte française… Vous séchez ? Moi aussi.

Patrimoine + matrimoine = notre héritage culturel

« Les Journées du Patrimoine ne mettent pas suffisamment en valeur l’héritage culturel féminin », se désole Edith Vallée, membre du collectif HF Île-de-France, à l’origine des Journées du Matrimoine. L’ambition de cet événement, créé il y a trois ans, est d’alerter les Français et les Françaises sur le manque de représentation des femmes qui ont fait l’Histoire et leur absence au sein de l’espace public. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon une enquête de l’ONG Soroptimist, sur 63 500 rues françaises, seules 2% portent le nom d’une femme ; à Paris, sur 302 stations de métro, seule la révolutionnaire Louise Michel a eu le droit à sa plaque en faïence bleue.

La ville de Paris tente de rattraper le retard en attribuant désormais en majorité des noms de femmes à ses rues. D’autres mairies en font de même. À Vitry-sur-Seine, par exemple, cinq nouvelles voies créées se sont vu donner des noms de figures du féminisme. @Louise Pluyaud

« Regardez aussi les bâtiments, ils ont tous été construits par des hommes. Et les statues dans les villes ! La grande majorité sont à l’effigie d’hommes qui ont mérité la reconnaissance de la postérité, constate Edith Vallée. Il y a beaucoup de femmes dans la statuaire urbaine. Mais il ne s’agit que d’allégories. » Or, les femmes ont aussi créé. Elles n’étaient pas « que des muses ! », martèle le slogan des Journées du Matrimoine.

Elles s’animent

Les Journées du Matrimoine avaient lieu dans d’autres villes de France dont Lyon, Toulouse et Grenoble.

Pour le prouver, le collectif HF avait organisé ce weekend différents événements gratuits. Parmi eux, deux expositions et trois visites « dans les pas de femmes architectes », réalisées en partenariat avec le Mouvement pour l’équité dans la maîtrise d’oeuvre (MéMo). Les participant(e)s ont également pu assister à deux adaptations théâtrales : une performance dansée autour de l’oeuvre de l’urbaniste Iwona Buczkowska, au Blanc-Mesnil ; et une pièce retraçant le procès du Bobigny, en 1972, étape majeure vers la dépénalisation de l’IVG, à Bobigny.

Mais ce qui a le plus attisé la curiosité et suscité l’enthousiasme des foules, ce sont les fameux « parcours Matrimoine » dont Edith Vallée a le secret. Parisienne et historienne de l’art, elle a mis au point, pour cette nouvelle édition des Journées du Matrimoine, trois des quatre parcours urbains dédiés « à la mise en lumière des créatrices du passé » : « Sorcières » et alchimistes dans le 4e arrondissement, Les audacieuses de Montmartre dans le 18e et Les dames du Tram dans le 19e. Le parcours sur Alice Guy, la première cinéaste au monde, ayant été conçu par la programmatrice dans le cinéma, Sonia Jossifort.

Visiter Paris « à la façon d’Alexandra David-Néel »

« J’avais envie de découvrir mon quartier d’une façon inattendue », confie Mauricette, qui participait dimanche 17 septembre au parcours des Dames du Tram. En tout, ils étaient une cinquantaine – en majorité des femmes – à avoir répondu présents pour partir à la découverte de trois illustres figures féminines ayant donné leur nom à une station du Tram 3B. Pour animer cette visite, ils ont pu compter sur l’humour fantasque de deux comédiennes, déguisées en randonneuses. L’une incarnant le cliché de la touriste désireuse de découvrir les monuments les plus connus de Paris, et l’autre défendant une autre façon de visiter la capitale, « à la façon d’Alexandra David-Néel ». Autrement dit, en faisant le pari des femmes.

Tram Paris

Le parcours animé par les comédiennes Anne-Laure Grenon et Christelle Evita. Christelle Villeneuve, de la maison d’édition Des Femmes, a ponctué la visite de lectures issues du Dictionnaire universel des créatrices. @LP

Sous le regard amusé des visiteurs, elles ont donc commencé par retracer le parcours de cette infatigable exploratrice. Puis, se dirigeant vers le canal de l’Ourcq, elles ont rendu un vibrant hommage à d’autres femmes remarquables : la chanteuse de jazz Ella Fitzgerald, la réalisatrice Delphine Seyrig, et la militante américaine Rosa Parks. Avec pour chaque description biographique, les interventions mélodieuses de la soprano Estelle Menu. De quoi faire résonner un peu plus la voix de ces héroïnes du passé !

Mettre en lumière les rôles-modèles

Pour l’anecdote : la visite s’est terminée par l’intervention inattendue de deux vigiles en blouson noir du Parc de la Villette. « Le PC (Poste de Contrôle) nous a prévenus qu’un cortège de femmes étaient en train de manifester. Ils nous ont parlé d’au moins 500 personnes rassemblées le long du canal !« , ont-ils raconté à Marie Guérini, coordinatrice du parcours. Non sans cacher son amusement, la membre du collectif HF a fait part de son étonnement : « Vous voyez bien que c’est une erreur. Il s’agit d’une visite culturelle pour les Journées du Matrimoine. Même si, effectivement, nous aurions bien aimé être 500. »

Car, si faire rentrer le mot même de « matrimoine » dans l’imaginaire du plus grand nombre est l’un des objectifs de HF, il s’agit aussi de donner aux générations futures – filles et garçons – des rôles-modèles au féminin pluriel. « On en manque terriblement, surtout dans les manuels scolaires », souffle Marie GuériniEn effet, un rapport du HCE publié en février 2017, montrait que dans les manuels d’histoire de seconde 97 % des biographies sont consacrées à des hommes.


« D’autant que les représentations très stéréotypées et sexistes perdurent dans le domaine culturel. C’est grave ! À cause de cela, les femmes ne peuvent pas avancer », n’en décolère pas Edith Vallée. Elles auraient l’impression qu’elles ont « toujours tout à réinventer ». « Qu’avant le XXIe siècle – où enfin les femmes ont pu se rassembler dans des mouvements qui les projetaient en avant, qui les rendaient plus libres et maîtresses de leur destin  -, il n’y avait pas grand chose, observe l’historienne qui prépare actuellement un livre sur le matrimoine. Or, ce n’est pas le cas ! Par le passé, il y a eu de nombreuses femmes qui ont su s’imposer dans la vie sociale de manière très pertinente. Tout cela a été occulté, et notre boulot c’est de le remettre en lumière. »

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