Dire que les ruches ont envahi les villes n’est plus un secret. Mais savez-vous qu’il existe des parcours de découverte pour s’initier vous-même à l’apiculture ? L’occasion d’en apprendre davantage sur ces insectes qui, pour l’Homme, font bien plus que du miel. Reportage.

Près de la Porte de Clignancourt, l’agitation des riverains est encore balbutiante. Les vendeurs à la sauvette interpellent avec hésitation les passants, avant que ces derniers ne disparaissent dans le métro. Seuls les klaxons, qui retentissent du périphérique nord, viennent troubler la tranquillité du week-end. Et quand, derrière les volets fermés, certains font encore la grasse matinée, d’autres s’attèlent déjà à la tâche. Pour les observer, il suffit de se placer devant La Recyclerie, une ancienne gare aménagée en café-resto qui abrite une ferme urbaine, et de lever la tête. Accueillant des ruches sur son toit, des milliers d’abeilles s’y activent en choeur depuis les premières lueurs du jour.

Rémi, Leena et Volkan, sur le toit de la Recyclerie (Paris 18e). @LP

C’est là que j’ai rendez-vous avec Leena Radjibaly et Rémi Santiago, les fondateurs de la start-up française Happyculteur. Sa mission : « Sensibiliser les Parisiens à l’importance du rôle des abeilles dans notre environnement, revaloriser le savoir-faire des apiculteurs souvent méconnu ou oublié, et faire de l’apiculture une pratique ludique et accessible à tous. » Pour ce faire, ils proposent depuis un an un parcours d’initiation animé par l’apiculteur professionnel Volkan Tanaci, et adressé aux passionnés d’abeilles comme aux amateurs de miel. Divisé en trois sessions de trois heures, il se déroule d’avril à septembre pour un tarif de 260 euros.

Enrichir ses connaissances

J’assiste à la deuxième session. Dans une salle, à l’arrière de La Recyclerie, sept participants sont attablés autour d’un petit-déjeuner. « Il y a du café, du thé, du pain et bien sûr du miel », invite chaleureusement Leena. Je ne néglige aucun détail, et puisqu’il faut goûter ce délicieux nectar, je trempe ma cuillère dans un pot de miel au tilleul. Exquis ! Mais je ne suis pas là pour déguster le fruit du labeur des abeilles, mais apprendre le fonctionnement de leur entreprise.

Volkan Tanaci donne ses premières recommandations aux apprentis apiculteurs. En 2016, il a reçu la médaille d’Or du premier concours de miel du Grand Paris. @LP

« Voyons voir ce que vous avez retenu de la première session, sourit avec malice Rémi. Nous vous avons préparé un petit quizz. » Séparés en deux équipes, les participants se concentrent… Première question : donner deux postes de l’abeille. « Ventileuse et guerrière », répond sûr d’elle Céline. Novice en matière d’apiculture, cette trentenaire s’est inscrite à la formation pour enrichir ses connaissances : « J’ai acheté un Playmobil apiculteur à mon fils. Il me posait des questions sur ce métier et le rôle des abeilles dans la nature. Mais je ne savais pas y répondre. » Deuxième question : combien d’abeilles une ruche peut-elle contenir ? Céline devance tout le monde : « 60 000 ! ».

A côté d’elle, Victor, sympathique barbu aux yeux clairs, s’est inscrit pour se lancer véritablement dans l’aventure : « J’ai le projet d’installer des ruches dans une maison de campagne située à une heure de Paris », confie-t-il. Quant à Romain, un jeune commercial « passionné par les insectes sociaux », l’une de ses motivations est de pouvoir « observer de près l’intérieur d’une ruche ».

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De la théorie à la pratique

Au bout de trente minutes, la séance de révisions touche à sa fin. Volkan nous invite à le suivre sur le toit. Basé auparavant en Seine-et-Marne, il a quitté le milieu rural pour « la plus grande diversité végétale des villes ». « A la campagne, les abeilles sont confrontées d’une part aux pesticides mais aussi aux monocultures, se désole-t-il. Les champs de colza se multiplient. Le problème, c’est qu’une fois la récolte des fleurs jaunes passée, les butineuses n’ont plus rien à manger. » S’il a beau surplomber le bitume parisien, le pré carré dont bénéficient ses abeilles abonde, lui, en fleurs et plantes mellifères. « Un vrai petit coin de campagne », s’extasie Violette, l’une des participantes, alors en train d’enfiler sa vareuse et ses gants. Dress code oblige.

Une fois que tout le monde est en tenue, Volkan ouvre la première ruche. Pour calmer ses habitantes, il a pris soin au préalable de mettre de l’herbe fraîche dans son enfumoir. D’ailleurs, pourquoi enfume-t-on les abeilles ? « La fumée permet de simuler un incendie dans la ruche, les abeilles vont alors faire des provisions de miel au maximum en vue d’une réinstallation ailleurs. Le fait de se nourrir de miel va occuper et calmer les abeilles, donnant de précieuses minutes à l’apiculteur pour manipuler les ruches sans difficultés« , explique Leena.

Ensuite, Volkan fait son inspection : « Pour savoir si une ruche est en bonne santé, il faut regarder s’il y a des oeufs au fond des alvéoles », explique-t-il en soulevant un cadre où s’agglutinent des centaines d’abeilles. Pendant deux heures, l’apiculteur va nous donner les règles à respecter pour installer une ruche à Paris et nous apprendre à l’inspecter.

Sur un cadre, on peut trouver du miel, du pollen et du couvain. @LP

Enfin, chacun est appelé à contribution. Quand mon tour arrive, je dois soulever et dégager, à l’aide d’une spatule, un cadre. Mon visage a beau être protégé par un filet noir, je crains la piqûre. Les abeilles m’entourent pourtant sans agressivité. Je regarde alors avec admiration ce petit monde grouillant sous mes mains qui, dans un semblant de désordre, est par nature l’un des plus ordonnés. « Repose-le maintenant doucement, préconise Volkan. En le faisant tomber, on pourrait malencontreusement tuer la reine. »

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« On ne se s’improvise pas apiculteur »

La matinée touche à sa fin, et je dois avouer que cet atelier d’agriculture urbaine m’a mise d’humeur bucolique. Le périphérique nord, d’habitude grisâtre, a pris des couleurs champêtres. Je me verrais bien enfiler une vareuse plus souvent. Les contraintes ne sont pas si nombreuses, la plus grande étant la météo. « Surtout, n’ouvrez jamais votre ruche en hiver, signale Volkan. Il faut laisser les abeilles tranquilles. »

La récolte de miel ne constitue en réalité que 3 % de l’activité de l’apiculteur. Il faut au moins 3 ans pour devenir autonome et un budget de 600 euros. En France, les apiculteurs amateurs sont de plus en plus nombreux. On en dénombre aujourd’hui 32 000 sur tout le territoire.

« La formation donne des bases, mais on conseille à ceux qui veulent vraiment se lancer de s’inscrire à un rucher-école, même s’il y a plus de deux ans d’attente, informe Leena. Nous proposons donc un système de mentorat entre élèves et apiculteurs aguerris, comme Volkan, capables de suivre leur première année d’installation. » Car, comme prévient Rémi : « On ne s’improvise pas apiculteur. »

Retrouvez notre article « Le miel, la ville et les abeilles » dans notre Dossier dédié à l’agriculture urbaine. A découvrir dans le prochain UP le mag

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