Loïc Blondiaux est professeur de science politique à l’université Paris Panthéon-Sorbonne et chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique. Ses recherches portent notamment sur la démocratie participative. Il répond aux questions de UP le mag sur l’émergence des civic tech.

Depuis quelques années ce qu’on appelle les civic tech, des technologies pour favoriser la participation citoyenne en ligne, émergent. Peut-on parler d’une révolution ?
Depuis une quinzaine d’années, la plupart des mouvements sociaux se servent d’Internet comme lieu d’information et de coordination. Certains acteurs politiques traditionnels l’utilisent aussi, notamment lors d’élections, pour se rendre visibles ou recruter des soutiens. Ce qui est nouveau et relativement récent avec les civic tech, c’est que des collectifs, des startups, des associations citoyennes, et quelquefois même des individus, réfléchissent à inventer des applications dont l’objectif est soit d’approfondir le débat démocratique, soit de renforcer le pouvoir d’agir des citoyens, soit de constituer de nouvelles interfaces entre les autorités politiques et les citoyens. Nous assistons clairement à un phénomène “bottom up” qui n’est pas à l’initiative d’organisations politiques déjà installées mais à celle de simples citoyens dont le projet est de transformer la démocratie.

Cette émergence est-elle liée à un ras-le-bol vis-à-vis du système démocratique actuel ou bien d’une prise de conscience du pouvoir d’Internet ?
A mon avis, elle résulte d’un conglomérat de facteurs politiques et sociologiques. Ces technologies sont portées par des acteurs souvent jeunes, issus des grandes écoles ou en rupture, avec des emplois d’ingénieurs ou liés au monde du business, dont certains sont animés par un véritable idéal politique. Par ailleurs, ce mouvement est une conséquence de la déliquescence des institutions de la représentation, du sentiment que le système ne fonctionne plus et que l’on est loin d’une démocratie authentique. Il ne faut pas négliger non plus le poids des facteurs technologiques. Certes, ces nouvelles applications ne sont pas à la portée du premier venu mais leur développement semble relativement simple. Derrière tout cela, il y a également, de la part d’une fraction de la population, une aspiration à plus de démocratie, à moins de représentation et à une meilleure reconnaissance des contributions ou des opinions des citoyens.
Enfin, on peut également penser que les réussites de l’économie collaborative d’un certain nombre de plateformes ont pu susciter des envies d’imitation en appliquant, à la politique, la logique des plateformes [comme Uber par exemple, ndlr] très puissantes à collecter des opinions, des avis et des contributions. Certaines de ces plateformes peuvent laisser penser à une possible ubérisation de la politique.

Il existe une grande diversité de civic tech. Sont-elles toutes utiles dans le processus démocratique ?
Il faut, selon moi, analyser ces technologies en s’interrogeant sur plusieurs points. Dans quelle mesure, ont-elles la capacité à élever le niveau et la qualité d’information des citoyens ? C’est-à-dire permettent-elles aux citoyens d’être exposés à une information à la fois complète et contradictoire ? Mais aussi, en quoi renforcent-elles ou facilitent-elles la possibilité pour eux de délibérer, de s’exposer aux avis d’autres personnes, de remettre en cause leurs propres présupposés ou préjugés ? On ne peut pas réduire le processus démocratique à un simple vote électronique sur des items. Nous aurions là une forme d’appauvrissement du débat démocratique. Certaines de ces civic tech permettent, me semble-t-il, cette délibération, ces échanges, cette controverse, et d’autres ne le permettent pas.

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Retrouvez la suite de l’interview de Loïc Blondiaux dans la 14ème édition de UP le mag

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