Daniela Cerqui, anthropologue à l’Université de Lausanne, spécialiste des relations entre les hommes et les technologies, et Laurent Alexandre, médecin, fondateur du site doctissimo.fr et de DNA Vision échangent leurs avis sur les limites à poser sur l’amélioration de l’humain par les nouvelles technologies NBIC (Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives).

Pensez-vous que l’homme cyborg existe déjà
?

Laurent Alexandre : Tous les hommes ne sont pas des cyborgs mais certains le sont déjà. C’est le cas des personnes avec la maladie de Parkinson possédant un implant crânien ou celles avec une rétine artificielle, un cœur biomécanique.

Daniela Cerqui : J’en suis certaine. Dans la langue populaire, nous avons retenu que le cyborg correspondait à l’hybridation de l’humain avec la machine. Pourtant, dans les années 60, la NASA avait déjà posé une définition du cyborg. Selon cette définition, le cyborg est tout organisme modifié, d’une manière ou d’une autre, pour être boosté et mieux réagir à son environnement. C’est-à-dire une augmentation de l’homme «standard» pour pouvoir l’envoyer dans l’espace. Chris Hables Gray suggérait même que les vaccins étaient une forme de cyborgisation. Si on suit cette définition, ce que je suis encline à faire, dans nos sociétés occidentales il n’y a pas beaucoup de personnes non cyborgs.

On parle d’homme réparé (par exemple: corriger une myopie grâce à une opération) et d’homme augmenté (implant d’une rétine pour percevoir les ultraviolets). Comment poser les limites et définir ce qui relève de la réparation et de l’augmentation?

L.A. : En tant que médecin, je dis qu’avant de s’occuper de l’homme augmenté il faudrait s’occuper de réparer l’homme. Il y a beaucoup de maladies pour lesquelles il n’existe pas encore de traitement et qui sont mortelles. Pour autant, je pense que l’augmentation est socialement inévitable, à défaut d’être souhaitable. La société la réclamera, en commençant par le bébé à la carte et la sélection des embryons.

D.C. : Le problème, c’est qu’il n’y a pas de limite entre réparation et augmentation. Ceux qui se revendiquent du mouvement transhumaniste disent qu’il n’y a pas de limite et que c’est tant mieux. Les autres, qui au contraire s’inquiètent de cette évolution, ont malheureusement tendance à penser qu’il existe un curseur à placer entre la réparation et l’amélioration. Cette idée voudrait que la réparation soit bien, parce qu’elle serait à visée thérapeutique tandis que l’amélioratif serait mal d’un point de vue éthique. Or la notion de thérapeutique et de réparation tend à s’élargir avec notamment la définition donnée par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) en 1946 qui indique que la santé n’est pas seulement l’absence de maladie mais un état de bien-être total. Ainsi, le transhumanisme est l’aboutissement d’une santé dans laquelle on fait figurer, sous l’étiquette thérapeutique, des choses qui hier n’étaient pas encore pathologisées. D’ailleurs, cette idée est en lien avec notre société consumériste, où nous avons tendance à inventer toujours plus de besoins.

Mais alors comment imposer des limites en termes d’éthique pour éviter les dérives comme l’eugénisme ?

D.C. : Il est communément acquis qu’il existerait d’un côté un bon usage des technologies qui n’a pas besoin d’être questionné. Et de l’autre, un mauvais usage. Mais c’est seulement une fois que ce mauvais usage est réalisé qu’on se pose la question de comment l’éviter. Je pense qu’en plus d’interroger cet aspect des choses, ce qu’on peut appeler une éthique appliquée, nous devrions mener une réflexion que j’appelle d’éthique fondamentale. Ce serait une réflexion anthropologique de fond qui questionne les « bons » usages pour savoir vers quoi ils nous conduisent.

L.A. : Sur le sujet, je partage l’avis d’Elon Musk, la question est à mon avis liée à l’intelligence artificielle (IA). Soit on l’interdit et l’augmentation pourra être un choix sans être nécessaire, ou bien l’Homme devra s’augmenter pour éviter d’être écrasé par l’IA dans 50 ans, 100 ans. Mais, est-il possible de l’interdire à l’échelle mondiale? Je ne le crois pas. D’où le dilemme sur l’homme augmenté. Au-delà de l’IA, les gens auront la volonté de s’augmenter eux et leurs enfants par sélection embryonnaire et modification génétique pour être plus forts. 

Ceci est un extrait d’un article issu de la 13ème édition du magazine.

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Retrouvez la suite de l’article « Un esprit sain dans un corps connecté ? » dans la 13ème édition de UP le mag

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