La raison d’être d’une entreprise sociale réside dans son impact social ou environnemental, c’est-à-dire sa capacité à résoudre des problèmes. Si l’entreprise grandit, son impact sera plus fort. Mais changer d’échelle est loin d’être simple, que ce soit d’un point de vue éthique ou organisationnel. Olivier Kayser, spécialiste de cette question, nous explique.

Quel est l’enjeu du changement d’échelle pour les entreprises sociales ?
Les problèmes auxquels s’attaquent les entrepreneurs sociaux sont en général de grande ampleur. Leur enjeu est donc de trouver des solutions qui soient à l’échelle de ces problèmes. Celles-ci sont souvent « suffisamment bonnes » pour qu’elles méritent d’être généralisées en les faisant passer à grande échelle. Pourtant, les entrepreneurs sociaux sont toutefois réticents à passer ce cap, craignant de perdre leur âme ou de compromettre la qualité de l’impact en recherchant une croissance du nombre de bénéficiaires. Cette préférence pour le « small is beautiful » est souvent due à une appréhension ou une incapacité à passer à grande échelle. Cela demande en effet des compétences et un style de gestion fondamentalement différents.

Que nécessite le changement d’échelle pour une entreprise sociale ?
Jean-Marc Borello [Président du GROUPE SOS, éditeur de UP le mag, ndlr] est très convaincant quand – parlant de sa propre expérience –  il explique que passer à grande échelle exige d’institutionnaliser les procédures, mettre en place des règles et des fonctionnements professionnalisés. Se pose alors la question de savoir si l’entrepreneur social – innovateur par excellence – est toujours la meilleure personne pour le passage à grande échelle.

Quand l’entrepreneur social décide de passer à plus grande échelle, si il ou elle a les compétences pour ce faire, il est rare que tous les membres de son équipe les aient

C’est-à-dire ?
Être à la fois un innovateur – c’est-à-dire une personne avec cette espèce de génie de compréhension intime, à la fois, des problèmes, et du potentiel de technologies ou méthodologies nouvelles –  et aussi un dirigeant de grande organisation est une combinaison rare. Les innovateurs doivent avoir le courage d’évaluer sans concession les limites de leurs compétences ou de leurs appétits, et – éventuellement – identifier l’institution ou la personne mieux placée qu’eux pour amener leur solution à grande échelle. C’est un renoncement difficile. Dans le cadre du business traditionnel, un serial entrepreneur qui crée des start-ups et les revend les unes après les autres est un héros. Mais dans l’entrepreneuriat social, il risque fort d’être vu comme un traître à la cause qui aura laissé tomber ses partenaires et compagnons de la première heure. En effet, quand l’entrepreneur social décide de passer à plus grande échelle, si il ou elle a les compétences pour ce faire, il est rare que tous les membres de son équipe les aient.

Certains arguent que changer d’échelle, c’est prendre le risque de perdre son âme et de faire de l’argent sur le dos des plus pauvres…. Qu’en pensez-vous ?
La crainte de perdre son âme est liée à l’idée que la recherche de taille (quantité) conduit inévitablement à la dégradation de l’impact (qualité) ou bien à des alliances avec des entreprises ou partenaires qui ne partagent pas les mêmes valeurs. Ces craintes sont bien évidemment fondées, les exemples de green ou social-washing abondent… En outre, le passage à grande échelle repose souvent sur des modèles commerciaux permettant de financer les solutions mais qui sont critiqués puisque des entreprises font de l’argent sur le dos des plus pauvres.

Mais il ne faut pas penser que l’option de rester à petite échelle ne pose pas aussi de sérieux problèmes éthiques. En restant petits, ils prennent la décision de ne pas servir les besoins de la majorité des personnes qui auraient besoin de leur solution. Cette décision est tout aussi difficile à assumer que celle de grandir au risque de perdre son âme. Imaginez une école qui brûle, une personne arrive dans une classe de 40 enfants affirmant avoir trouvé une solution pour en sauver 10. Est-ce vraiment une solution ? On pourra répondre que c’est toujours mieux que rien, mais comment choisit-on les 10 enfants parmi les 40 ?

Existe-t-il d’autres voies pour atteindre un impact à grande échelle sans encourir ces risques ?
Les entrepreneurs sociaux, tiraillés entre leurs exigences de pureté éthique et leur volonté de résoudre des problèmes à grande échelle, cherchent une échappatoire dans deux types de stratégie : rendre accessible en open source leur solution pour permettre la réplication ou bien faire du lobbying espérant qu’elles deviennent une politique publique. La responsabilité du passage à l’échelle est ainsi transférée à d’autres acteurs.

Les entrepreneurs sociaux français sont certainement en pointe au niveau mondial

Le modèle de réplication ou la prise en main par les pouvoirs publics ne sont pas valables selon vous ?
Il est vrai que la voie royale dans les pays du nord, c’est d’influencer la politique du secteur public en démontrant à petite échelle la pertinence d’une approche innovante. Ainsi, dès le début, l’ambition de l’association Unis-Cité n’était pas de grandir mais de créer le service civique. Mais si le lobbying ou la réplication ne marche pas ? Et si personne ne s’empare de cette solution ? L’entrepreneur social pourra dire qu’il est désintéressé, qu’il ne cherche pas à faire de l’argent, que la démarche est non lucrative… mais le problème ne sera pas résolu pour autant à grande échelle.

Les entrepreneurs sociaux français sont-ils matures sur la nécessité du passage à plus grande échelle ?
Les entrepreneurs sociaux français sont certainement en pointe au niveau mondial. Nous n’avons aucun complexe à avoir ! Mais comme je le dis souvent, le laboratoire de l’innovation sociale est plein mais que l’usine d’industrialisation reste désespérément vide. Même si cette assertion n’est bien sûr pas tout à fait correcte, il y a suffisamment de solutions qui marchent pour que la question du passage du laboratoire à l’usine soit prioritaire. En France, certaines entreprises sociales sont en train de passer à la grande échelle, comme Siel Bleu par exemple, ou le Groupe SOS, la première entreprise sociale européenne.

Olivier Kayser a co-écrit avec Valeria Budinich « Changer d’échelle, l’entreprise au service de l’innovation sociale » paru en mars 2016. Il est le fondateur et dirigeant du cabinet conseil Hystra, spécialisé en stratégies hybrides. Auparavant, il avait fondé les branches française et britannique d’Ashoka, le réseau mondial des entrepreneurs sociaux et était un des seniors partners de McKinsey.

Pour aller plus loin :

Entreprises de l’ESS : Quand peut-on changer d’échelle ?

Entreprises sociales : Comment grandir dans de bonnes conditions ?

Changement d’échelle dans l’ESS : « Il n’y a pas une stratégie type »

ESS : l’infographie des différentes stratégies pour grandir

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